L’embellie des relations entre Alger et Paris n’est pas pour l’immédiat. C’est ce que donnent à lire les dernières déclarations du président Tebboune, dimanche soir. Une semaine après l’appel à l’«apaisement» du président français Emmanuel Macron, le chef de l’Etat s’est montré très critique à l’égard de Paris. Sauf rebondissement, le bilatéral algéro-français va devoir évoluer tièdement, voire froidement.

PAR NAZIM BRAHIMI
Les dernières déclarations du président Tebboune, qui répondait aux questions, dimanche soir, de deux journalistes de la presse nationale, sur une série de thèmes d’actualité, dont ceux relatifs à l’état des relations entre Alger et Paris sont à ce propos très claires.
Le bilatéral algéro-français va ainsi devoir compter sur la dégradation des relations diplomatiques entre les deux pays. Cette dégradation a commencé après la déclaration du porte-parole du gouvernement français, Gabriel Attal, affirmant le 28 septembre dernier que la France va durcir les conditions d’octroi des visas à l’égard du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie face au refus de «ces pays de reprendre leurs ressortissants que nous ne souhaitons pas et ne pouvons pas garder en France». La détérioration des relations algéro-françaises atteindra, cependant, son paroxysme quand le président français, Emmanuel Macron, a évoqué notamment «un système politico-militaire au pouvoir en Algérie». La réaction d’Alger ne s’est pas fait attendre, puisque la présidence de la République, après avoir annoncé le rappel de l’ambassadeur d’Algérie en France, a rendu public, le samedi 2 octobre, un communiqué dans lequel elle a exprimé son rejet «catégorique de l’ingérence inadmissible dans ses affaires intérieures». «A la suite des propos non démentis que plusieurs sources françaises ont attribués nommément au Président de la République française, l’Algérie exprime son rejet catégorique de l’ingérence inadmissible dans ses affaires intérieures que constituent lesdits propos», a réagi El Mouradia aux propos tenus par Macron. «Cette malencontreuse intervention, qui heurte fondamentalement les principes devant présider à une éventuelle coopération algéro-française en matière de mémoire, a l’incorrigible défaut de tendre vers la promotion d’une version apologique du colonialisme au détriment de la vision établie par I’Histoire de la légitimité de luttes de la libération nationale, alors que rien ni personne ne peut absoudre les puissances coloniales de leurs crimes, y compris les massacres du 17 octobre à Paris que l’Algérie et sa communauté établie en France s’apprêtent à commémorer dans la dignité», avait ajouté la Présidence. Dans le sillage de cette crise diplomatique, Alger a décidé également de la fermeture de son espace aérien aux appareils militaires français, dimanche 3 octobre. Une semaine plus tard, et au vu du ton utilisé par le président Tebboune dans ses réponses aux interrogations des journalistes, tout porte à croire que la crise diplomatique entre Alger et Paris est partie pour durer. Pour Tebboune, «le retour de l’ambassadeur d’Algérie à Paris est conditionné par le respect total de l’Etat algérien», ce qui traduit manifestement une intransigeance du premier magistrat du pays dans ce registre, en soutenant que «la France doit oublier que l’Algérie était une colonie».
Il a ajouté, toujours en ce qui concerne la question mémorielle, que «l’Histoire ne peut être falsifiée» et que «les relations avec la France relèvent de la responsabilité du peuple et de l’Histoire».

«Gros mensonge» de Darmanin
Par ailleurs, le président Tebboune a démenti les chiffres donnés récemment par le ministre français de l’Intérieur sur les migrants clandestins algériens en situation irrégulière en France et que les autorités veulent expulser. «En ce qui concerne le ministre français de l’Intérieur français, Gérald Darmanin, c’est un gros mensonge. Il n’y a jamais eu 7 000 migrants irréguliers de nationalité algérienne», a indiqué Tebboune, ajoutant que «la France n’a jamais évoqué plus de 94 cas». A ce sujet, il a fait savoir qu’entre la liste parvenue à l’Algérie en 2020 et les trois autres listes de 2021, il y a un total de 94 cas, dont 21 ont été autorisés à rentrer en Algérie, 16 ont été carrément refoulés et n’entreront jamais en Algérie en raison de leur implication dans le terrorisme. Et de préciser que «parmi ces 94 individus, il y a eu aussi des personnes impliquées dans l’extrémisme en France, un ou deux binationaux, alors que d’autres n’ont pas de familles en Algérie».
Fin septembre, le ministère français de l’Intérieur a communiqué des chiffres selon lesquels l’Algérie a délivré entre janvier et juillet 2021 un total de 31 laissez-passer consulaires pour 7 731 obligations de quitter la France (OQTF) prononcées, et 22 expulsions réalisées, soit un taux d’exécution de 0,2%. Le nombre de «retours forcés exécutés» est en chute, en particulier pour l’Algérie, où la baisse est de 94% entre 2021 et 2020, selon les autorités françaises, puisque «seulement 22 Algériens ont été renvoyés entre janvier et juillet, contre 385 sur la même période de 2020 et 1 677 en 2019.
Toujours dans sa réaction à Darmanin, le président de la République a indiqué que «ces questions ne se règlent pas par le biais de la presse», relevant qu’il y a «des règles pour préserver la souveraineté d’un pays». Estimant que «même s’il y a des malentendus, on ne va pas pérorer dans un journal pour le populisme et la campagne électorale» pour la prochaine présidentielle française, M. Tebboune a souligné que «ce mensonge a servi de socle à des choses non conventionnelles entre deux pays souverains et des paroles malheureuses ont été dites sur un peuple et un Etat». Il a fait remarquer, à ce propos, que «cela nous rappelle celui qui voulait sortir le karcher pour nettoyer les banlieues», allusion à l’ancien président français, Nicolas Sarkozy.
En ce qui concerne la question de la réduction du nombre de visas accordés par la France aux Algériens, le Président Tebboune a affirmé que «cela est une affaire de souveraineté pour chaque Etat, mais à condition que les Accords d’Evian et ceux de 1968 soient respectés». Soulignant dans ce chapitre, que le cas de l’Algérie «demeure à part au vu des accords signés avec la France», M. Tebboune a exprimé son refus de voir l’Algérie traitée comme d’autres pays de son voisinage.
Sur une autre question, le président Tebboune a fait état de la demande algérienne de l’extradition de Ferhat Mehenni, chef du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), déclaré comme «organisation terroriste». «Nous demandons le chef du file des terroristes MAK. Il faut qu’il nous soit livré, c’est un terroriste, il le dit», a déclaré Tebboune, qui a évoqué des «preuves» sur l’achat d’armes de la part du MAK «avec l’aide de parties étrangères dont le Maroc». «Il est prouvé que le Maroc est partie intégrante du MAK. Ce sont des faits (…)», a pointé le président Tebboune, lequel a ajouté que le MAK «veut porter atteinte» à l’unité nationale. «Il faut que le mandat d’arrêt lancé par l’Algérie contre Ferhat Mehenni soit appliqué», a-t-il exigé des autorités françaises, indiquant que «pour le moment, il n’y a rien, mais le silence signifie refus». <