L’annulation de la visite à Alger du Premier ministre français n’en finit plus de provoquer des réactions versées au compte de la discorde. Depuis jeudi, jour de l’annonce de cette annulation par Matignon, les relations entre les deux pays sont de nouveau rentrées dans une zone de malentendus et de turbulences, notamment langagières et sémantiques, mais néanmoins significatives du coup de froid qui frappe le bilatéral Alger-Paris.

Par Feriel Nourine
Alors que la tenue à Alger du 5e comité intergouvernemental franco-algérien (CIHN), pour lequel devait se déplacer Jean Castex, était attendue comme une opportunité pour leur réchauffement sous la houlette des président Abdelmadjid Tebboune et son homologue français Emmanuel Macron, voici que son report a donné lieu à l’effet inverse, avec des déclarations et analyses qui ne sont pas pour conforter la version officielle avancée pour justifier la non-venue du Premier ministre français en Algérie.
Bien au contraire, celles-ci détectent dans la «raison sanitaire» invoquée presqu’une échappatoire qui n’empêche pas les véritables motifs de faire parler d’eux, donnant lieu à une mise à jour d’un passif de discordances de points de vue entre les deux pays qui continuent empoisonner leurs relations et à faire obstacle au rapprochement pour lequel se sont engagés Abdelmadjid Tebboune et Emmanuel Macron.
Et si du côté des autorités algériennes, aucune déclaration officielle n’est venue s’exprimer sur l’annulation à polémique, la partie française ne se prive pas, pour sa part, de maintenir d’actualité cet événement, sous l’impulsion d’une presse locale qui revient régulièrement à la charge. Dans cette logique, la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, Agnès Von-Der-Mühll, a réagi lundi aux déclarations du ministre de la Communication, porte-parole du Gouvernement, Ammar Belhimer.
Interrogé par le journal en ligne Arabic Post sur le fait que l’ambassadeur de France en Algérie, François Gouyette, rencontrait fréquemment des chefs de parti politique, il a affiché son opposition à mots couverts à ce type de rencontre, après avoir relevé le jeu «trouble» du chef de la diplomatie française en Algérie, l’appelant à contrecarrer «les plans des lobbies hostiles au rapprochement algéro-français». «Je crois que l’ambassadeur de France ne ratera pas ces précieuses opportunités grâce à sa grande expérience et sa connaissance des limites et des règles de la pratique diplomatique, notamment en Algérie, qui, le cas échéant, n’hésitera pas à prendre les mesures nécessaires pour corriger la situation», a ajouté le porte-parole du gouvernement.
Mal pris, ce recadrage, pourtant à mots couverts, comme le précise la presse française, a suffi pour faire parler la porte-parole du Quai d’Orsay. «Nous déplorons ces différentes déclarations qui ne reflètent ni la qualité de nos relations bilatérales, ni la dynamique de leur renforcement, soutenue au plus haut niveau par les autorités de nos deux pays», a-t-elle déclaré. Il est sans doute utile de souligner que la sortie, plutôt apaisée, d’Agnès Von-Der-Mühll, est intervenue le jour même de la présentation par Mohamed-Antar Daoud, au président français, Emmanuel Macron, les lettres de créance l’accréditant en qualité d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République algérienne démocratique et populaire auprès de la République française.
Le chef de l’Etat français a d’ailleurs saisi cette occasion pour charger Antar Daoud de transmettre ses «salutations et sentiments d’amitié» au président Abdelmadjid Tebboune et manifesté un «intérêt particulier» au renforcement des relations politiques et au développement de la coopération économique entre les deux pays, indique l’APS.
A son tour, l’ambassade de France en Algérie a réagi hier à des écrits de presse, citant des «sources partisanes», consacrés aux récentes visites de François Gouyette à des formations politiques. Selon ces sources, l’ambassadeur français en Algérie a tenté de convaincre ces formations de l’opposition de participer au prochain scrutin législatif. «Il a essayé de défendre l’idée que seules des élections peuvent régler la crise et que dans le cas où nous boycottons, la voie sera ouverte aux islamistes», a indiqué à Liberté un responsable d’un parti.
Ce qui a provoqué un démenti de la part de l’ambassade de France en Algérie indiquant que «l’Ambassadeur de France n’intervient pas dans la vie politique algérienne, ni n’incite quelque parti que ce soit à adopter une quelconque position vis-à-vis des scrutins algériens». «Les échanges qu’il mène avec l’ensemble des acteurs du spectre politique algérien ont pour objectif le renforcement des relations bilatérales. C’est la mission de tout ambassadeur en poste. L’Ambassadeur François Gouyette la conduit dans le plein respect de la souveraineté de l’Algérie», insiste la même source.
Samedi dernier, le secrétaire d’Etat français aux Affaires européennes, Clément Beaune, répondait à une question de la presse française sur les déclarations tenues jeudi dernier par le ministre algérien du Travail Hachemi Djaboub, qualifiant la France, l’ex-puissance coloniale, «d’ennemi traditionnel et éternel» de l’Algérie. Le ministre français n’a pas hésité à prôner l’apaisement dans les relations entre les deux pays. «Il faut apaiser tout cela», a-t-il appelé.
Lequel apaisement semble toutefois trouver du mal à se frayer un chemin dans cette tension qui s’est emparée des rapports entre l’Algérie et la France. Et qui vient rappeler combien le réchauffement est dur à opérer, en dépit des efforts consentis par les présidents des deux pays. Entre dossier mémoriel, que le rapport de l’historien Benjamin ne fait pas avancer tel que souhaité par la partie algérienne, celui du Sahara Occidental qui voit la France déployer ses efforts pour soutenir l’occupant marocain, ou encore le dossier du Sahel, la partie algérienne ne peut faire de concession. Et la pression qu’elle tente de faire sur Paris pour une convergence de visions risque d’attendre encore longtemps pour porter ses fruits. Entre-temps, ce sont les relations entre les deux pays qui risquent d’en pâtir.