Par Halim Midouni
Comment rester amis quand vous n’avez pas les mêmes intérêts à défendre ? C’est la question qu’incite à poser la relation politique et diplomatique actuelle entre l’Algérie et les Etats-Unis. Elle est d’autant plus à exprimer que le numéro 1 du Département d’Etat, les affaires étrangères étasuniennes, arrive aujourd’hui en Algérie au terme d’une tournée qu’il a effectuée depuis Israël jusqu’au Maroc, avant-dernière étape d’un parcours dont on retiendra la tenue du «sommet du Néguev» auquel ont participé, outre Anthony Blinken, les ministres des Affaires étrangères d’Israël, de l’Égypte, des Émirats arabes unis, de Bahreïn et du Maroc.
Sur le papier, le bilatéral algéro-américain est au beau fixe. Il n’y a pas un seul responsable américain en déplacement en Algérie qui ne dise du bien de cette relation. Preuve en est, la visite récente de l’adjointe d’Anthony Blinken, Wendy Sherman et ses déclarations sur le caractère «stratégique» des relations de son pays avec l’Algérie. Dans la réalité, Washington et Alger sont opposés sur un nombre important de dossiers décisifs sauf, peut-être, celui du sécuritaire et de la coopération dans la lutte antiterroriste dans le Sahel et ailleurs.
Parmi ces dossiers déterminants aux yeux de l’Algérie et de sa diplomatie, le Sahara occidental. Depuis les «accords d’Abraham» et le choix de l’ancienne administration républicaine de Donald Trump de reconnaitre la «souveraineté» de Rabat sur les territoires sahraouis, le cabinet de l’actuel chef de la Maison-Blanche, le démocrate Joe Biden, n’a rien fait de tangible pour remettre en cause ce choix. Lors de son passage au Maroc, la numéro 2 du Département d’Etat, Wendy Sherman, a montré que son gouvernement n’est plus aussi radicalement favorable aux thèses marocaines que l’ancienne administration Trump, mais elle a dit que son pays est pour la solution de l’«autonomie» du territoire pourtant éligible à la décolonisation, selon les résolutions. Cette déclaration, la diplomatie algérienne a préféré ne pas l’entendre, préférant observer et apprécier, selon les propos du chef de la diplomatie Ramtane Lamamra, les «nuances» nouvelles que donnent à avoir la politique étrangère américaine actuelle au Maghreb. Autrement dit, son soutien à la mission onusienne au Sahara occidental et aux efforts (pour l’instant invisibles) du nouvel envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies, Staffan De Mistura.
Dans le fond, les Etats-Unis, qui sont depuis longtemps favorables à la solution dite de l’«autonomie» du Sahara occidental, ont les moyens de pratiquer la politique de l’ambigüité en Afrique du Nord et vis-à-vis de l’Algérie en particulier. Ils en ont la capacité et la puissance. Ils sont loin géographiquement et économiquement, pour ne pas dire stratégiquement, si l’on exclue la question sécuritaire. Ils n’ont pas les mêmes intérêts que l’Europe et les leurs ne sont pas menacés.
La donne peut-elle changer ? Sans doute pas dans l’immédiat. Mais la normalisation des relations entre le Maroc et Israël et son impact géopolitique considérable sur la sous-région ont créé une nouvelle donne et promet des développements qui, comme le sommet du Néguev, ne vont pas dans le sens des orientations politiques et diplomatiques algériennes. La guerre en Ukraine a, aussi, créé une situation nouvelle qu’il s’agira d’observer au fur et à mesure des développements qu’aura ce conflit et ses conséquences sur le plan international. L’Algérie s’est abstenue de voter la résolution de condamnation de la Russie aux Nations unies, le 2 mars dernier. La traditionnelle coopération militaire entre Alger et Moscou s’est encore exprimée, le 24 mars, à l’occasion de la réunion ordinaire du Comité intergouvernemental algéro-russe, et de l’entretien au siège de l’état-major de l’ANP entre le Général de Corps d’Armée Saïd Chanegriha, Chef d’Etat-Major de l’ANP, et le directeur du Service fédéral pour la coopération militaire et technique de la Fédération de Russie, Dimitri Chougaev. Avec la crise énergétique provoquée en Europe par les opérations militaires russes en Ukraine, l’Algérie est par ailleurs placée aujourd’hui en situation d’acteur fortement sollicité, non sans pression, affirment des observateurs. Selon les agences de presse, Anthony Blinken pourrait évoquer à Alger la réouverture du gazoduc Maghreb-Europe, qui permettrait de réduire la dépendance des pays de l’Union européenne au gaz russe. <