Fondateur d’« Orient XXI » et ancien rédacteur en chef du « Monde Diplomatique », Alain Gresh est auteur de plusieurs ouvrages sur le Proche-Orient et l’un des meilleurs observateurs de la question palestinienne. Il a bien voulu nous donner sa réaction sur la décision du président américain concernant la ville sainte d’El-Qods et les réactions provoquées par cette démarche grave contre le droit des palestiniens.

Reporters : La décision de Donald Trump de transférer l’ambassade américaine vers Jérusalem (Al-Qods) est grave et est même considérée par certains comme un nouveau Balfour, comment analysez-vous les choses ?
Alain Gresh : C’est un acte grave qui va à l’encontre des décisions de l’Assemblée générale des Nations unies et tout le droit international, qui est contraire à ce que l’administration Trump vient de décider. Il faut d’abord insister sur le peu de cas que les Etats-Unis font du droit international alors qu’ils prétendent s’en réclamer dans d’autres circonstances. C’est aussi un appui confirmé, qui n’est pas vraiment nouveau, à la politique extrémiste menée par Netanyahu qui, malgré toutes les déclarations, est une politique d’annexion et de refus de la solution des deux Etats. Et donc dans ces conditions, ce n’est pas un coup au processus de paix puisqu’il n’y a pas de processus de paix depuis dix ans. Il ne faut pas se leurrer, c’est un coup porté aux droits des Palestiniens tels que reconnus par le droit international.

Les Etats-Unis ont-ils perdu définitivement leur rôle de « parrain » dans tout processus de paix sur cette question dans l’avenir ?
Je suis surpris qu’on dise qu’ils auraient perdu leur rôle de parrain, ils n’ont jamais été un parrain impartial dans le processus de paix. Ils ont toujours pris position dans tous les débats en faveur de la position israélienne. Ce qu’il y a, c’est que d’une certaine manière, les Palestiniens étaient dans une situation où ils étaient obligés d’accepter la présence des Etats-Unis qui pouvaient apparaître comme un parrain quoi qu’ils ne l’étaient pas, ils le seront encore moins demain. Mais le problème se pose pour ce qu’on appelle la « communauté internationale », en particulier l’Union européenne et les pays arabes. La question est « qu’est-ce qu’on fait ? » Il ne suffit pas de condamner mais de savoir si, au-delà des condamnations, il y aura des décisions. Malheureusement, on peut en douter, comme du côté arabe que du côté de l’Union européenne.

Cette grave décision unilatérale de Washington, condamnée par les autres acteurs occidentaux, semble avoir provoqué une sorte de scission à l’intérieur du monde occidental, cela pourrait avoir des conséquences dans l’avenir de la région …
Je ne suis pas tout à fait convaincu. Bien sûr, il y a eu des condamnations fermes par les pays européens comme par les pays arabes, mais ça n’a aucune signification si ce n’est pas suivi par des mesures. Or je crois, par exemple, que l’Union Européenne va recevoir Netanyahu comme si de rien n’était. Comme si la politique de colonisation n’existait pas. Et les pays arabes, notamment l’Arabie Saoudite, développent des relations avec les Etats-Unis comme s’ils n’ont jamais soutenu Israël de façon franche. On est donc dans une sorte de double langage qui est assez clair sur les droits des Palestiniens et il n’y a aucune volonté de faire pression, d’agir concrètement, pour la mise en œuvre de ce droit national des Palestiniens.

Cette décisionne confirme-t-elle pas que seule la résistance armée pourrait permettre aux Palestiniens d’arracher leurs droits et leur liberté ?
Le problème, c’est l’efficacité. Malheureusement, jusqu’à aujourd’huila résistance armée, telle que prônée par le Hamas, n’a pas donné plus de résultats que le processus de paix. On est donc dans une impasse, d’ailleurs, qui se manifeste par la crise entre les deux organisations principales palestiniennes, le Fatah et le Hamas, qui ont perdu une grande partie de leur popularité. Se pose la question de savoir comment on va créer un nouveau rapport de force. Un dilemme qui n’est pas seulement palestinien mais qui est aussi arabe.

Elle pourrait être l’occasion idéale pour les acteurs palestiniens, Hamas et Fatah en tête, de réaliser la grande union politique pour lutter contre la colonisation ?
Oui, je pense que ça va pousser vers un accord de réconciliation qui a toujours du mal à entrer en application. Je dirais qu’au-delà de ça, cet accord doit déboucher sur une stratégie commune et cohérente des Palestiniens en appui des pays arabes. Mais, aujourd’hui, les pays arabes sont non seulement divisés profondément mais en plus, un certain nombre d’entre eux, notamment les pays du Golfe, ont ouvert des canaux de discussion avec Israël et ont des rapports soutenus avec les Américains. Il y a toute une stratégie à réfléchir pour l’avenir mais c’est aux Palestiniens de le faire.

Recueillis par Moumene Belghoul