Entretien réalisé par NORDINE AZZOUZ
Reporters : La toile de fond historique de votre dernier roman «D’amour et de Guerre» est doublement constituée de la Seconde Guerre mondiale et du contexte colonial des années 1940-1950. Dans un précédent roman, «la Vérité attendra l’aurore», elle empruntait plutôt au désastre des années 1990 et semble confirmer, chez vous, un intérêt accru pour les questions d’histoire et de mémoire surtout. Est-ce bien cela qui anime votre univers romanesque ?
Akli Tadjer :
A l’histoire officielle des ministères de la Vérité, je préfère explorer moi-même le destin des petites gens, ballotées dans la machine infernale de la grande Histoire. J’aime travailler sur la mémoire, notre mémoire. C’est le fond et le cœur de bon nombre de mes romans. «Le Porteur de Cartable» qui raconte la fin de la guerre d’Algérie, à Paris, juste après les accords d’Evian, est depuis plus de quinze ans au programme du Bac en France et il est étudié en Algérie dans le cadre de mémoire de fin d’études. Il y a aussi «la Vérité attendra l’aurore» qui revisite les années de terrorisme. Avec «D’amour et de Guerre», je me suis intéressé à la Seconde Guerre mondiale et au sort de nos aînés enrôlés de force pour défendre une liberté qu’on leur déniait chez eux. Cette plongée dans notre histoire était nécessaire pour rappeler le sacrifice de ces jeunes soldats dont on ne parle pas, ou si peu. Ils étaient les premiers à tomber et les derniers à être célébrés lors de cérémonies bâclées. Voilà un univers unique et une thématique de fiction rare.

Qu’est-ce que c’est pour un romancier comme vous, bien enraciné dans son présent, que d’interroger le passé ? Qu’y voit-il ou qu’y trouve-t-il, précisément ? Un motif de réflexion de ce que vous êtes et de ce que nous sommes ? Une stratégie d’écriture ? Ou autre chose ?
Je n’ai aucune stratégie d’écriture, ma démarche d’écrivain est bien plus simple. J’écris pour combler mes lacunes et le vide sidéral de notre histoire sur certains sujets. S’agissant de la Seconde Guerre mondiale, il est clair que c’est un épisode urticant. Comment parler de ces soldats déconsidérés de par leurs statuts, contraints de faire le coup de feu pour défendre une patrie qui les marginalise ? Pourquoi mourir pour une France dont ils ignoraient à peu près tout ? Entrer dans la peau de ces personnages, interroger ces âmes blessées et se demander ce qu’ils pensaient lorsqu’ils étaient au front dans des décors de fin du monde.

Devons-nous leur rendre hommage parce qu’à leur retour, pour l’essentiel de ces jeunes hommes, ce fut l’éveil des consciences ? Ils avaient vu de leurs propres yeux que l’empire n’était pas cette hydre invincible dont on leur rebattait les oreilles depuis toujours. Devons-nous les jeter aux oubliettes parce qu’ils nous renvoient à un passé où nous subissions le joug de l’occupant ? C’est ce passé que j’interroge lorsque je suis au travail. La dignité de l’écrivain est de déranger les raconteurs d’histoire officielle, de bousculer les certitudes et le prêt-à-penser, sinon à quoi sert-il ?

Dans votre roman «D’amour et de Guerre», il y a une troisième et quatrième toiles de fond, si l’on peut dire : le village kabyle ou le lien ancestral comme lieu de naissance et de départ dans la vie et l’immigration que vous questionnez presque souvent à travers votre entreprise romanesque, notamment à travers votre très beau roman «le Portable de cartable». Vous sachant né à Paris de parents immigrés, on ne vous demandera pas la raison de ce questionnement. On vous demandera surtout quelle signification précise ont pour vous, aujourd’hui, ces deux lieux, ces «topos» à l’heure où il semble qu’on parle davantage de mobilité et non plus d’immigration ? Et quel sens moderne délivrent-ils, selon vous, pour comprendre le monde d’aujourd’hui ?
Je ne vous ferai pas le coup de l’homme déraciné qui doit se retourner pour savoir d’où il vient pour savoir où il va. Mais je suis ce dont je me souviens et nous ne sommes que ce dont nous nous souvenons, que mes parents étaient des petites gens natives de Kabylie, d’El Kseur, que cette ville était leur repaire géographique et affectif, qu’ils m’ont transmis leur culture, la langue que je perds chaque jour un peu plus depuis qu’ils ne sont plus là, les traditions, l’amour de l’Algérie. Je suis issu de cette lignée, de cette histoire, ce n’est ni bien ni mal, c’est ainsi. Enfant, je me souviens d’avoir usé mes fonds culottes dans les squares parisiens des Halles et d’avoir grandi dans cette ville où je connais chaque rue, chaque monument, chaque station de métro, chaque recoin. Je n’habite pas Paris. Je suis Paris. C’est entre la Kabylie et Paris que je me plais à voyager pour écrire mes romans. Il y a encore tant d’histoires à raconter. Mais il ne faut pas être prisonnier de cette géographie. Il faut savoir s’ouvrir à d’autres horizons. C’est pour cela que j’ai écrit un roman sur le tango, «la Reine du Tango», une ode à l’Argentine et à Astor Piazzolla, dont la musique m’émeut dès que j’entends les premières notes de son bandonéon. Dans un autre genre, «les Thermes du Paradis» est un hommage aux employés des Pompes funèbres qui referment derrière nous les portes du monde.

A propos du lieu d’origine comme espace de géographie, et de culture surtout, l’amour rendu impossible d’Adam pour Zina nous renvoie presque au registre du conte kabyle et à certaines de ses figures bien connues, s’agissant, par exemple, de l’amour banni. Y avez-vous songé comme référence où est-ce une simple intuition de lecture à contredire ?
Vous savez comme moi que les contes kabyles sont essentiellement des contes oraux (Amachao…), je ne suis pas sûr de l’orthographe. On vous les raconte lorsque vous êtes enfant et il y a bien longtemps que je ne le suis plus. Je les ai tous oubliés, il ne m’en reste que quelques bribes. Dans «D’Amour et de Guerre», je raconte un amour impossible en temps de guerre, c’est un grand classique en littérature. Mon héros, Adam, n’y échappe pas. Il doit abandonner Zina, sa bien-aimée, son village, son pays pour une aventure qui ne le concerne pas. C’est l’amour qui vous fait vous transcender dans un monde devenu fou. C’est encore l’amour qui vous donne la rage au cœur pour survivre à tous les chaos. Il en est ainsi depuis sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent, disait fort justement La Bruyère.

Revenons au contexte colonial dans lequel se déroule l’histoire d’Adam et de Zina. On y sent chez vous un besoin d’interroger – peut-être tranquillement – par l’art de la fiction cette séquence de notre histoire. Cela se passe au moment où l’histoire, la nôtre, n’a jamais autant intéressé ni suscité autant de polémiques et de batailles verbales dans les médias comme sur les réseaux sociaux. L’opinion, ses courants, ses dérives et ses excès aussi, parlent-ils à l’écrivain que vous êtes ?
Souvent, nous n’avons de la période de colonisation que des photos jaunies où des petits films pris par l’administration française ou par de riches propriétaires terriens. On y voit toujours à peu près les mêmes scènes. Une ferme. Une famille endimanchée posant fièrement sur le perron de leur propriété. En retrait, pour ne pas gâcher la photo, on devine les employés de ferme mal fagotés, ce sont nos aînés. Ce sont ces images figées dans le temps que les Français d’aujourd’hui, qui ne connaissent rien ou presque à leur histoire, ont dans la tête. Ecrire un roman sur cette période, c’est pour moi déconstruire cette fiction où tous semblaient vivre dans un monde apaisé. Encore déranger, vous voyez, je le fais sans haine ni esprit de revanche. Je lui donne un autre éclairage, une autre perspective, une autre réflexion. Ecrire, c’est la vie sans les temps morts, mais c’est aussi mettre son talent au service de ceux qui ne peuvent s’exprimer en leur donnant une voix.

Pourquoi, selon vous, notre histoire et nos mémoires sont-elles devenues un champ de bataille ?
Je pense que les gens ont le sentiment qu’on ne leur dit pas tout de leur histoire, voire qu’on leur cache certains pans entiers. Quoi ? Ils ne le savent pas au juste, mais c’est leur sentiment. Du moins, c’est ce que j’entends depuis toujours. Alors, ils vont chercher à s’informer ailleurs, réseaux sociaux etc. Réseaux sociaux pour le meilleur parfois, mais qui sont souvent des égouts à ciel ouvert. Sans compter les chaînes de télé en continu avec leurs spécialistes de la spécialité de l’Algérie, qui la détestent cordialement, ou d’autres pris d’un amour irraisonné pour ce pays. Pour ce qui est de l’Etat français, c’est une part de son histoire qu’il n’assume pas parce qu’elle n’a rien de glorieuse, mais il doit composer avec un électorat revanchard encore important. Et les descendants d’immigrés DZ, nous en sommes à la troisième ou quatrième génération, en recherche de leur mémoire. Comment un prof d’histoire, qui a devant lui une vingtaine de ces jeunes, doit-il enseigner le passé colonial de son pays ? Comment expliquer cette histoire sans s’attirer le ressentiment de cette nouvelle jeunesse française ? Tout un programme.

«D’amour et de Guerre» est finaliste pour un prix en France. C’est important pour vous les distinctions littéraires ?
Les prix ont leur importance, mais il ne faut pas, non plus, les mettre trop haut. Ce n’est pas un but en soi. Pour ma part, je les prends comme un jeu, et dans un jeu il faut savoir être beau joueur.