Reporters : A l’occasion de la célébration de la Journée internationale des personnes handicapées, quel constat peut-on établir sur la réalité et le quotidien de cette frange en Algérie, vous, qui travaillez depuis des années pour la satisfaction des droits de ces personnes souvent marginalisées ?
Aïssa Seddiki : Pour être sincère, la réalité et le quotidien des personnes handicapées en Algérie sont déplorables à tous les niveaux. Je peux dire que leur situation va de mal en pis. Nous ne sommes malheureusement pas optimistes quant à l’avenir des personnes handicapées en Algérie. La politique actuelle et les pratiques quotidiennes ne donnent pas d’espoir. Permettez-moi de vous dire toute notre déception. Cela fait bientôt une année que notre pays s’est doté de nouvelles institutions accompagnées de promesses quant à la prise en charge réelle de nos revendications. Hélas, aucune décision n’a été prise par les hautes autorités pour faciliter le quotidien de cette tranche. Même les lois votées et adoptées à l’ère Bouteflika, on ne les voit pas sur le terrain. C’est dire notre grand désarroi.

Pourriez-vous nous citer les problèmes et les freins que rencontrent ces personnes pour s’intégrer ?
Les problèmes des handicapés sont les mêmes, ils se répètent depuis des années. L’habitat, le travail, la pension et les difficultés liées au traitement de leur santé. D’après mon expérience sur ce terrain et en tant que handicapé, je peux livrer deux raisons principales qui freinent les personnes handicapées chez nous. La première est l’inactivation des lois votées. Les acquis des personnes à mobilité réduite restent noirs sur blanc malheureusement. Là, j’ai mis en cause le manque de contrôle de la part des autorités. J’ajoute à cela l’existence de quelques articles qui nécessitent une mise à jour. A titre d’exemple, le décret présidentiel 02/09 de 2002. La seconde est le regard que porte notre société sur ces personnes. C’est-à-dire la personne handicapée est toujours vue comme une personne inutile au sein de la société, ce qui n’est pas vrai. La marginalisation que subissent les personnes tue toute sorte de création ou de volonté chez nous.

Parlons particulièrement des enfants handicapés. Sont-ils bien pris en charge pédagogiquement surtout ?
La réponse à votre question n’est pas favorable. Les enfants à mobilité réduite, qui sont une catégorie très importante, ne sont pas bien pris en charge. C’est une réalité amère. La négligence et l’irresponsabilité règnent dans ce secteur. La tutelle et les associations œuvrant pour les droits des handicapés en sont les premiers responsables. Je lance un appel aux autorités d’investir davantage dans la prise en charge, notamment pédagogique de ces enfants. Pour ce qui est des lacunes, nous enregistrons une absence de statistiques officielles des personnes handicapées, un inconvénient qui rend la prise en charge plus difficile. Absences de classes pédagogiques dédiées à ces enfants notamment dans les zones d’ombre. Cela sans parler du manque flagrant d’encadrement et de transport. De plus, le ministère de l’Education nationale n’a pas mis en place un programme pédagogique à distance pour les enfants handicapés, le ministère de la Solidarité semble oublier son rôle de prise en charge de cette tranche.

Mais, sur l’intégration des handicapés dans le marché du travail, la loi est claire. Elle énonce 3% de postes réservés à ces personnes. Cette disposition est-elle appliquée ?
Il faut savoir que le recrutement et l’intégration d’un handicapé dans le monde professionnel en Algérie sont un gros souci. On avait dit clairement, à ce propos, que l’Etat algérien n’a pas de stratégie nationale de prise en charge professionnellement de cette tranche. La décision de réserver 3% d’emploi aux personnes handicapées n’est pas appliquée. Beaucoup d’employeurs refusent d’intégrer ces personnes dans leurs entreprises. En outre, les employés handicapés sont souvent marginalisés par leurs employeurs, même les plaintes déposées au sein des inspections du travail ne semblent pas régler le problème.

Autrement dit, l’arsenal réglementaire n’a pas constitué de réponse idoine à vos attentes ?
A ce propos, on peut dire beaucoup de choses. Beaucoup de lois attendent leur application. Sur le terrain, nous ne voyons rien. Beaucoup de textes nécessitent des décrets pour être appliqués. Je souligne, par ailleurs, un autre point sur l’absence des mesures et décisions pour freiner les abus faits aux personnes handicapées, notamment de la part des employeurs. Nous avons demandé la préparation d’un projet de loi qui classait les maladies professionnelles et les droits des handicapés à la retraite anticipée. Nous étions optimistes lors de la réunion gouvernementale en octobre 2019, les choses semblaient bouger. Aujourd’hui le même problème se pose.
Donc, vous formulez d’anciennes revendications auxquelles se sont ajoutées d’autres préoccupations ?
Tout d’abord, nous souhaitons que la réalité de la personne handicapée s’améliore. Il faut savoir que le handicapé d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier. Il est très conscient. Il investit le monde virtuel, les médias, etc. C’est ce qui lui permet d’avoir une culture et de croire en sa juste cause. Concernant les revendications, j’estime que ces dernières changent et évoluent en fonction du progrès et des mutations sociales. Nous combattons toujours pour avoir nos droits dans le cadre légal. Nous ne baisserons jamais les bras en dépit des difficultés. <