Enseignant dans le primaire, Aïssa Seddiki est également membre du Syndicat national des travailleurs de l’éducation (SNTE) chargé de la défense des droits des personnes aux besoins spécifiques. En juillet dernier, ce militant a pris avec d’autres l’initiative de créer un comité national dans le but de rendre davantage visible l’action qu’il mène en vue d’intégrer davantage ces personnes dans le tissu économique et socioprofessionnel. Son premier champ d’intervention, explique-t-il, est celui de l’éducation et de l’enseignement en attendant que d’autres secteurs d’activité soient investis… Entretien.

Reporters : Hier, l’Algérie à l’instar des autres pays a célébré la Journée mondiale des droits de l’homme. Cet évènement est aussi une occasion pour aborder la question des personnes aux besoins spécifiques et de leurs droits en société et dans le monde du travail…
Aïssa Seddiki : Oui, en effet. Lorsqu’on parle des droits humains, on a tendance à privilégier le débat sur les libertés fondamentales et leur respect par le gouvernement, les institutions, les groupes et les individus dans la société. Cela est fort bien, mais il ne faut pas oublier aussi que s’occuper de la condition des personnes aux besoins spécifiques – ce qu’on appelle maladroitement les handicapés -, c’est aussi parler des droits humains et des droits à la citoyenneté.
L’intégration sociale et économique, je dirai citoyenne, des personnes aux besoins spécifiques doit être aussi au centre des discussions et des concertations lorsqu’on parle des droits humains dans notre pays. Ce débat n’est pas très visible. Il ne sort pas du champ du social et de celui des activités du ministère en charge de la Solidarité. On aimerait que cela change et qu’on parle plus souvent des droits des personnes aux besoins spécifiques en termes d’égalité d’accès au travail selon les compétences, de bénéficier de services adéquats dans leur vie de tous les jours comme le transport par exemple. Malheureusement, on en est encore loin.
En ce qui concerne le droit au travail, avons-nous aujourd’hui les statistiques relatives à l’emploi et au salariat des personnes aux besoins spécifiques ?
Jusqu’à présent, je n’ai pas connaissance de statistiques officielles sur l’emploi des personnes aux besoins spécifiques et combien sont-elles dans le monde du travail. Il y a bien une possibilité de recenser cette catégorie de la population – hors secteurs du travail – et même là c’est difficile d’avoir un recensement exact. De nombreuses personnes aux besoins spécifiques dans les zones reculées du pays notamment, n’ont pas de carte d’invalidité parce que, elles et leurs familles ne sentent pas le besoin de l’avoir ; parce qu’elles peuvent souffrir d’illettrisme également et ne sollicitent pas les services administratifs compétents. J’ajouterai qu’en dehors des statistiques des services de sécurité et de la Protection civile, il n’y a à mon sens un décompte continu des personnes qui perdent leur mobilité à l’issue des nombreux accidents de la route et de chantiers aussi. Je suis persuadé que si on lance un recensement sérieux on aurait des chiffres importants…

Qu’en est-il du droit des personnes aux besoins spécifiques à l’intégration par le travail ?
En ce qui concerne les lois et la conformité aux conventions internationales en la matière, on peut dire que l’Algérie est à jour et qu’elle est en situation d’avoir ratifié tous les textes relatifs à la protection ainsi qu’à la reconnaissance des droits des personnes à besoins spécifiques. J’en citerai au moins deux :
La Convention des Nations unies de 2006 ratifiée par l’Algérie en mai 2009 et le récent accord entre l’Algérie et l’Union européenne, deux textes importants relatifs à l’intégration professionnelle et l’intégration scolaire. Sur le terrain, le moins qu’on puisse dire est que beaucoup reste à faire. Nombreuses sont les familles et les personnes qui se heurtent aux obstacles du quotidien et à la réticence des administrations et des services au niveau local.

Considérez-vous donc qu’au plan législatif et légal, il n’y a pas d’action particulière à entreprendre ?

Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que les engagements internationaux de l’Algérie sont louables, mais ce n’est pas suffisant. L’Etat gagnerait à ce qu’il y est un suivi plus attentif du respect des textes. Il gagnerait également à « revitaliser » cet arsenal législatif. La loi de mai 2002 est le seul grand texte à notre sens qui touche presque tous les aspects importants de la vie des personnes aux besoins spécifiques. Mais il est en vigueur depuis 16 ans, ce qui représente une période importante au cours de laquelle l’Algérie a subi de profonds changements. Par conséquent, nous pensons que son contenu doit être revu et révisé, en particulier la section relative au fonctionnement et la section relative à la subvention. Il existe des textes nécessitant des décrets exécutifs, car le contenu général et les textes doivent forcer et activer le suivi et être appliqués.

Il n’en demeure pas moins qu’il existe des centres spécialisés et que le ministère de la Solidarité s’emploie à assurer la mission de l’éducation que le ministère du même nom ne peut pas toujours assumer en raison de ses prérogatives…
Certes. Mais le ministère de la Solidarité ne semble pas être à bout des difficultés ni d’avoir à notre sens apporté les solutions nécessaires à la bonne scolarité des enfants aux besoins spécifiques. Ce que nous constatons pour l’instant, c’est que ce département continue d’embaucher des enseignants sans expérience et le plus souvent avec des contrats à durée limitée. Il est question de problèmes de budget, semble-t-il et je vous laisse imaginer l’impact sur le cursus des enfants et la qualité de l’instruction et de l’enseignement qu’ils reçoivent. La suggestion que nous faisons à ce niveau est de former une partie du personnel de l’éducation nationale à l’enseignement destiné aux enfants et aux adolescents aux besoins spécifiques et les verser dans les centres dirigés par le secteur de la solidarité nationale. Cela réglerait pas mal de problèmes de notre avis dont celui du déficit d’encadrement pédagogique, d’autant que le secteur de l’éducation compte parmi les départements ministériels qui recrutent et intègrent un grand nombre de diplômés en situation de besoins spécifiques et qu’il a tous les atouts pour performer davantage sa mission dans ce domaine. Ce que nous voulons, c’est une scolarité appropriée qui permette aux enfants de s’éduquer, d’être créatifs et de libérer leur potentiel.

Dans une très récente déclaration, la ministre de la Solidarité nationale a évoqué la possibilité de créations d’établissements privés pour les enfants aux besoins spécifiques, qu’elle encourage a-t-elle dit. Qu’en pensez-vous ?

La déclaration de la ministre Ghania Eddalia éclaire mieux ce que je viens de vous dire. Les centres pédagogiques spéciaux sous la tutelle de son département n’ont pas tous la qualité ni le niveau requis en matière d’enseignement. Ces centres souffrent d’un manque flagrant d’encadrement spécialisé. C’est ce qui explique l’initiative d’annoncer la possibilité d’ouverture d’écoles privées pour enfants à besoins spécifiques. Pour répondre à votre question, il est évident que nous apprécions cette initiative et l’encourageons. Dans notre esprit, ces écoles privées vont apporter une valeur ajoutée aux services et aux prestations en matière d’éducation et d’enseignement. Il reste à régler la question des coûts et des tarifs d’accès à ces écoles, car nous craignons qu’elle ne s’annonce difficile à aborder. Le ministère de la Solidarité pourrait apporter son aide par des aides ou des bourses de scolarité.

Revenons au comité que vous présidez. Cette structure a été créée en juillet dernier à Oran pour pallier, dites-vous, le déficit de crédibilité des associations en matière de défense des droits des personnes aux besoins spécifiques. Pourquoi ?

Oui, une des motivations de la création ce comité est que les personnes aux besoins spécifiques ont perdu de la confiance qu’elles avaient dans les associations, car ces dernières éprouvent elles-mêmes des difficultés à agir sur le terrain ou parce qu’elles s’éloignent des missions pour lesquelles elles ont été créées. Beaucoup d’associations ont par ailleurs un caractère généraliste et ne connaissent pas très bien les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes aux besoins spécifiques. Pour cette raison, nous appelons à une évaluation du champ associatif dans ce domaine et voir qui parmi ces associations s’occupe réellement des problèmes auxquels nous sommes confrontés.