Reporters : Il a été créé au niveau du ministère de l’Agriculture une commission de concertation et de supervision où des experts du domaine vont prendre en charge les projets d’agriculture. Qu’en pensez-vous ?
Aissa Manseur : On a toujours regretté la marginalisation des compétences et leur mise à l’écart dans l’élaboration des programmes de développement des différents secteurs, l’innovation du ministère de l’Agriculture et du Développement rural c’est justement la mise en place d’un « réseau » de think tank, un laboratoire d’idées auprès du Cabinet du ministre qui sera composé d’experts, d’universitaires et de spécialistes du domaine. Ce comité scientifique aura la charge de contribuer à l’élaboration du plan stratégique du développement du secteur de l’agriculture dans sa nouvelle dynamique. Nous espérons qu’une telle mesure sera étendue à tous les secteurs.

Avec tout ce dont dispose notre pays, pouvons-nous rêver un jour d’atteindre la sécurité alimentaire ? Est-on loin de l’autosuffisante alimentaire ?
On confond souvent entre autosuffisance et sécurité alimentaire. L’autosuffisance alimentaire, c’est la possibilité pour un pays de subvenir aux besoins alimentaires de son peuple par sa seule et propre production et l’autosuffisance alimentaire n’a jamais été une condition sine qua non pour réaliser la sécurité alimentaire.
La sécurité alimentaire est un concept beaucoup plus large que l’autosuffisance alimentaire et sa satisfaction nécessite la contribution de plusieurs autres secteurs que l’agriculture. La sécurité alimentaire d’un pays ne sera atteinte que si toutes les personnes ont accès, en tout temps, a une alimentation suffisante, sûre, saine et nutritive. Donc la sécurité alimentaire ne dépend pas uniquement de la disponibilité des aliments, qu’ils soient produits localement ou importés, mais aussi et surtout de l’accès économique des ménages à ces aliments. C’est-à-dire que leur pouvoir d’achat doit leur permettre de se nourrir suffisamment et convenablement dans un climat de sécurité et de stabilité. En Algérie, on peut parler d’une certaine autosuffisance alimentaire en plusieurs produits, à l’instar des produits maraîchers et arboricoles, le problème qui demeure c’est celui des céréales et du lait, dont l’importation exerce une pression négative sur la balance de paiement de notre commerce extérieur. Il est donc impératif de pallier cette situation qui n’a que trop duré. Des ateliers ont été ouverts, pour ces deux filières, par les services du ministère de l’Agriculture afin « d’autopsier » cette situation et définir la stratégie à adopter pour atténuer cette dépendance flagrante, vis-à-vis de l’étranger, en ces produits stratégiques pour l’alimentation de la population. La crise sanitaire actuelle, qui s’est abattue sur le monde entier, nous oblige à mettre l’indépendance alimentaire en priorité des propriétés. Pour ce faire, il est du devoir des pouvoirs publics de conférer plus de moyens à ce secteur névralgique et stratégique.

En Algérie, nous limitons l’élevage de bétail, d’un côté, et nous importons des tonnes de viandes, de l’autre. Quel est votre commentaire ? Selon les déclarations de certains, le cadre juridique actuel, dans notre pays, empêche le développement et la promotion de l’agriculture, le commerce des marchandises…
Je pense qu’il n’y a aucune limite pour pratiquer l’élevage de bétail, que ce soit l’ovin, le bovin, le caprin ou le camelin. En ce qui concerne l’ovin, on parle de 28 millions de têtes (chiffre à prendre avec réserve en l’absence d’un système statistique performant) et même si le prix de cette viande est élevé le marché est approvisionné uniquement par la production locale. On produit annuellement une quantité qui avoisine les 5 millions de quintaux de viande rouge, dont approximativement 3,25 millions de quintaux de viande ovine et 1,25 million de quintaux de viande bovine, le reste est représenté par la viande caprine, cameline et équine. Pour la viande bovine, et durant le mois de Ramadhan, où la demande sur cette denrée s’élève, on importait avant de la viande bovine congelée pour satisfaire la demande des consommateurs mais, actuellement, la tendance se dirige vers l’importation des taurillons d’abattage, ce qui assure l’approvisionnement du marché en viande bovine fraîche. Concernant le cadre juridique actuel, il doit être reformé afin qu’il puisse accompagner le processus de développement de tous les secteurs.

L’avant-Coronavirus ne ressemblera certainement pas à l’après-Coronavirus. Est-ce qu’au sein du département, il est nécessaire de changer de politique agricole ? Quelles seront les priorités du secteur en Algérie ?
Je pense qu’après cette crise sanitaire inédite, c’est tout le monde qui va revoir sa stratégie agricole. Dans toutes les crises, nous pouvons nous passer de tout, sauf de nourriture. Egalement pour notre pays, qui importe l’essentiel de la nourriture de sa population. Il doit œuvrer en toute urgence pour dégager un plan de relance et viser en premier lieu d’améliorer significativement la production des produits stratégiques, bases de l’alimentation de la population, à savoir les céréales et le lait. Il est donc nécessaire d’accroître la production agricole et aussi et surtout renforcer les capacités de stockage, des silos et des infrastructures du froid, qui font défaut actuellement. L’idée de compter sur « les bateaux » pour nous acheminer notre nourriture doit être bannie à jamais. Cette crise du coronavirus, si elle persiste plus longtemps (chose qu’on ne souhaite pas), engendrera une grave crise alimentaire à l’échelle mondiale, et ce sont les pays les plus vulnérables qui subiront les conséquences. Les pays exportateurs de produits agricoles cesseront de mettre leurs produits sur le marché international afin de suffire aux besoins de leurs populations. Que doivent faire alors les pays qui attendent les cargaisons de l’étranger pour se nourrir ?

Pour développer le secteur de l’agriculture, il est nécessaire de mettre l’élément humain au sein des préoccupations. A votre avis, quelle stratégie à adopter à ce propos ?
Les ressources humaines jouent un rôle très important dans le développement de tous les secteurs, d’où la nécessité d’adopter une stratégie bien claire pour gérer l’élément humain, et l’élément-clé, c’est formation. Il s’agit de l’amélioration du niveau de qualification, des savoirs et savoir-faire de tous les acteurs qui activent dans le domaine de l’agriculture en amont et en aval, ainsi que le développement de l’idée de créer et d’innover par l’encadrement du secteur ainsi que par des exploitants agricoles.
Le Programme de renforcement des capacités humaines et d’assistance technique (PRCHAT) appliqué par le ministère de l’Agriculture en 2010 et qui devait s’étaler jusqu’à 2014, s’articulait autour « de l’amélioration de la formation et perfectionnement, vulgarisation, information, communication et animation, la recherche appliquée et valorisation des acquis ».
Les responsables de l’époque ont beaucoup insisté sur la fourniture de prestations et services techniques à tous les intervenants, y compris aux organismes non publics, au secteur privé et aux organisations d’agriculteurs engagés dans la mise en œuvre du programme. Dans sa conception, le programme était prometteur et a pu faire une avancée très significative dans le processus du développement du secteur, mais je pense que chez nous c’est devenu une tradition d’élaborer des programmes de « circonstance » sans jamais les mener jusqu’au bout, c’est l’efficacité qui fait défaut. Finalement aucun bilan du PRCHAT n’a été communiqué.

Quid du développement de l’agriculture saharienne et des Hauts-Plateaux ?
La création du ministère délégué pour l’Agriculture saharienne et des montagnes va dans le sens du développement et de la promotion de l’agriculture dans ces zones, qui recèlent des potentialités très importantes. La superficie agricole totale dans les wilayas du Sud dépasse les 20 millions d’hectares et fournit plus de 20% de la valeur totale de la production nationale.
Créer des exploitations agricoles dans le Sud suppose des investissements lourds, ce qui rend l’intervention de l’Etat nécessaire et incontournable. Des opérations, telles que l’ouverture des pistes, l’électrification agricole et même la réalisation de forages, doivent être prises en charge par les pouvoirs publics et réalisées après création des périmètres et avant attribution des terrains aux futurs investisseurs. La nature des sols des régions du Sud, de par leur pauvreté en éléments minéraux, suppose des amendements importants en engrais et autres fertilisants, de même pour l’irrigation qui doit être régulière et quotidienne vu les températures élevées enregistrées dans ces zones, d’où la nécessité de rationaliser la consommation de l’eau en utilisant des systèmes d’irrigation modernes. Ces contraintes liées au sol et au climat rendent plus coûteuse la production et peut « nuire » à la compétitivité de ces produit sur les marchés locaux. Il est donc nécessaire de cibler les produits à cultiver et accompagner les agriculteurs en mettant tous les moyens nécessaires à leur disposition.
A court terme si l’agriculture saharienne arrive à satisfaire les marchés du Sud en denrées agricoles (s’autosuffire) ce sera déjà un premier acquis. Actuellement, presque tous les produits agricoles affichent, dans les marchés du Sud, des prix très élevés à longueur d’année, vu qu’ils sont acheminés des zones lointaines. Enfin, je dois ajouter qu’il est plus que nécessaire à penser à l’aval de la production agricole, notamment le stockage, la transformation et la commercialisation.