Reporters : Il est évident qu’aucun pays dans le monde ne se suffit à lui-même et que le recours à l’importation est une activité normale, voire recommandée, dans certains cas. Tout le problème est de ne pas en être totalement dépendant. Dans le cas de l’Algérie, quels sont les secteurs qui peuvent se libérer rapidement de l’emprise de l’importation. Et pourquoi ?
Aïssa Manseur : Aucun pays au monde et quel que soit son niveau de développement ne peut produire tout ce dont il a besoin, donc l’importation est inévitable. Seulement lorsque la dépendance vis-à-vis de l’étranger concerne des produits stratégiques et de première nécessité, les produits alimentaires en l’occurrence, là, ça devient un problème qui peut se répercuter négativement sur le pays concerné. Un pays qui ne produit pas son alimentation est un pays fragile qui peut être assujetti à toutes sortes d’ingérence. Imaginons la situation d’un pays qui ne produit pas et n’a pas quoi exporter ! C’est une situation tout à fait envisageable lorsqu’on s’appuie à presque 100% sur des ressources fossiles pour financer son alimentation.
L’Algérie n’a pas de baguette magique pour se libérer rapidement de l’emprise de l’importation, mais elle peut alléger graduellement sa facture d’importation en prenant des mesures destinées à orienter les importations vers une tendance baissière. Il faut savoir que 70% de nos importations (alimentation, biens d’équipement, intrants nécessaires à la production) sont incompressibles, mais le problème n’est pas seulement dans le niveau élevé des importations, mais surtout dans le très faible niveau des exportations.

Apparemment, il y a une très mauvaise gestion du secteur de l’importation en ce moment de crise. Etes-vous d’accord ? Si oui, pouvez-vous nous souligner quelques dépassements ?
Les déclarations des responsables de différents secteurs confirment qu’il y a des dépassements dans les opérations d’importation, dont la surfacturation qui enfonce le déséquilibre de la balance des paiements. Si on parle de l’importation des produits alimentaires, dont la poudre de lait et les céréales, il y a beaucoup à dire sur les quantités importées et je pense que ces quantités sont exagérées dont de grandes quantités ne sont pas utilisées aux fins pour lesquelles elles ont été importées.

On parle beaucoup de filières algériennes éligibles à l’export. Quelles sont ces filières et sont-elles réellement à la hauteur du défi de placer leurs produits sur des marchés extérieurs ?
Les exportations hors hydrocarbures de l’Algérie sont marginales par rapport au volume total des exportations, avec un taux qui n’excède pas les 7%, et la grande majorité de ces produits sont des dérivés des hydrocarbures, donc on doit conclure que pratiquement, on exporte des miettes. Il n’y a que les dattes « qui sauvent la face » avec un peu plus de 60 millions de dollars ! Pour prétendre réaliser des exportations « significatives » des produits hors hydrocarbures, il faut répondre à trois questions essentielles : quoi exporter ? Comment exporter ? Et où exporter ? Quoi exporter sous-entend définir l’offre. Comment exporter, c’est de savoir sur quelle logistique doit-on s’appuyer pour réussir le processus de l’exportation ainsi que l’accompagnement à l’export. Où exporter, c’est l’accès aux marchés, donc il ne suffit pas d’avoir un produit, mais il faut mettre sur rail tout le processus d’exportation. Les produits agricoles et agroalimentaires sont deux filières qui peuvent réussir l’acte de l’exportation, pour peu que les promoteurs économiques et les pouvoirs publics oeuvrent ensemble à édifier le milieu propice et rassembler toutes les conditions pour réussir.

A votre avis, quelle stratégie peut-on adopter pour renforcer la production nationale ?
Pour renforcer la production nationale, il faut encourager les investissements parce que, actuellement, le climat de l’investissement n’est pas du tout sain ni encourageant. Il faut procéder à une refonte totale des lois et règlementations y afférentes, comme il est primordial d’instaurer un environnement propice aux affaires. Il faut libérer les initiatives et les encourager et mettre un terme au passe-droit, au laxisme et à la bureaucratie qui rongent l’administration. Bien que l’Etat a mis plusieurs dispositifs pour réanimer l’investissement, en vain, il y a une volonté chez certains responsables de garder le statu quo par leurs gestions catastrophiques. Je pense que ce n’est pas les programmes ou les idées qui font défaut, mais c’est la volonté politique qui est totalement absente ; il est inutile d’adopter des stratégies qui ne seront jamais traduites fidèlement sur terrain.

Le secteur de agriculture est un acteur clé pour promouvoir l’économie nationale. Quels sont les outils que nous pouvons mettre en place pour promouvoir le produit agricole aujourd’hui ?
Les pouvoirs publics parlent souvent de l’agriculture et espèrent qu’elle soit l’alternative aux hydrocarbures, mais sur le terrain, rien ne se fait pour concrétiser ce slogan ! A part les dattes qui nous procurent 60 à 65 millions de dollars annuellement, aucun autre produit n’a pu trouver de parts de marché à l’international. Pour promouvoir les produits agricoles à l’exportation, il faut produire des produits destinés à l’exportation, les produits se trouvant dans nos marchés, dont on ignore la traçabilité, ne peuvent en aucun cas franchir les frontières.
La stratégie nationale des exportation hors hydrocarbures ne s’est intéressée qu’aux exportateurs en leur proposant une batterie de mesures incitatives, c’est une bonne chose certes, mais un maillon important et primordial du processus a été complètement oublié, l’agriculteur en l’occurrence. Ce dernier doit apprendre à respecter l’itinéraire technique adéquat qui répond aux normes internationales, afin que le produit soit éligible à l’exportation. Une autre contrainte qui entrave la promotion de ces produits, c’est l’absence de laboratoires de contrôle et d’organismes de certification.

Selon certains experts, la conjoncture politique actuelle influence le secteur économique vu la liaison entre la politique et l’économie. Qu’en pensez-vous ?
C’est tout à fait normal, un pays instable politiquement ne peut espérer le développement de son économie. La situation politique instable d’un pays peut également chambouler les relations avec les opérateurs économiques étrangers et influencer négativement les intentions d’investissement ou de partenariats étrangers, ces derniers afficheront une certaine réticence envers ce pays. n