La question démographique ne bénéficie pas de l’attention qu’elle mérite auprès des décideurs politiques. Or, les données démographiques sont plus que nécessaires dans toute démarche de planification, explique, dans cet entretien, Ahmed Mokaddem, démographe, expert statisticien et économiste. Il estime, s’agissant de la croissance démographique proprement dite, que la population algérienne pourrait être au début du dernier stade de la transition démographique. Pour ce qui est de la taille de la population et sa relation avec l’économie d’un pays, il estime que celle-ci ne doit être ni trop faible ni trop élevée.

Reporters : L’Algérie vit une croissance démographique importante. Quelle explication donner à ce phénomène ?
Ahmed Mokaddem : Cette situation doit obligatoirement être prise en compte dans tous travaux de prospective sur le très long terme, vu ses répercussions sur la taille de la population, la structure de la famille et du ménage algériens. L’allongement continu de la durée de vie moyenne, jusqu’alors non compensé par la baisse de la fécondité, s’est traduit par une accélération sans précédent de la croissance de la population. La population algérienne pourrait être au début du dernier stade de la transition démographique et devrait s’acheminer de façon certaine vers un taux d’accroissement naturel nettement plus modéré. Mais ceci n’est pas encore acquis, une stratégie conséquente et efficace doit être adoptée et des actions du programme de maîtrise de la croissance démographique doivent se poursuivre sans relâche. Il est évident que l’inertie des phénomènes démographiques continuera à se manifester pendant longtemps encore. C’est ainsi que les effectifs des générations, nées il y a une trentaine d’années, pendant la période de forte croissance démographique, auront encore des effets, d’une part, sur le niveau absolu des naissances et, d’autre part, sur la persistance de l’ampleur des besoins sociaux.
Le facteur démographique est apprécié diversement par les spécialistes. Dans le cas de l’Algérie, est-ce un atout ou un fardeau ?
Pour mieux comprendre les interrelations entre population et économie, il serait bon de se référer au concept de «l’optimum de population» théorie qui soutient que la taille de la population, en relation avec l’économie, ne doit être ni trop faible ni trop élevée.
En effet, une forte croissance de la population aussi bien qu’une population d’une trop petite taille pourrait freiner le développement économique et social. Dans le premier cas, les capacités de l’économie ne peuvent satisfaire les besoins de la population. Dans l’autre cas, la croissance économique ne peut pas bénéficier d’un marché important. Dans le cas de l’Algérie, aujourd’hui, on est plutôt dans le premier cas où les besoins du pays sont satisfaits en grande partie par les importations. Cette situation est le résultat, d’une part, de l’absence d’une économie dynamique et, d’autre part, de l’inefficacité des actions de réduction de la croissance démographique. Ceci est encore aggravé par la forte littoralisation de la population.

Certains experts appellent à l’urgence d’une transition démographique. Le processus est-il aussi simple ?
La transition démographique est une évolution de la population sous certaines conditions. Ainsi, la transition démographique décrit le passage d’une situation où la fécondité et la mortalité sont élevées vers une autre où la natalité et la mortalité sont faibles et s’équilibrent. De façon plus précise, les phases classiques de ce modèle sont les suivantes :

  • phase de pré-transition avec un équilibre entre une forte mortalité et une forte fécondité, avec comme résultat, un faible taux d’accroissement naturel,
  • phase de recul de la mortalité et d’accélération de la croissance démographique,
  • phase de baisse de la fécondité et de contraction de la croissance naturelle,
  • phase post-transition avec un équilibre entre une mortalité basse et une fécondité basse avec comme résultat, un faible taux d’accroissement naturel.
  • Pourquoi, aujourd’hui, est-il devenu si difficile d’évoquer les questions de transition et de planning familial alors que nous avons un territoire, notamment au Nord, qui supporte mal la pression démographique ?
    La question de la réduction de la population a donné lieu à un accroissement du nombre de structures de santé délivrant des prestations en matière de planification familiale. Des activités informatives et éducatives ont été ainsi organisées, tant au niveau central qu’au niveau des wilayas, et de nombreux documents de supports ont été réalisés. De plus, de nombreuses réalisations d’enquêtes et recensements ainsi que l’exploitation des données de l’état civil ont été d’un grand apport quant à la connaissance de la situation démographique en Algérie. Cependant, les activités en matière de recherche démographique sont restées assez pauvres, compte tenu entre autres de l’inexistence d’organisme spécialisé en la matière. Il faut noter également qu’il existe des associations jouant le rôle de partenaire des pouvoirs publics dans les fonctions d’intermédiation vis-à-vis de la société. Aujourd’hui, l’évolution de la société algérienne et l’émancipation réelle des Algériens expliquent que la pratique contraceptive soit devenue une réalité.
  • Pourquoi le personnel politique hésite à aborder l’enjeu démographique alors qu’il est multidimensionnel avec un accent économique aigu ?
    Oui, vous avez raison, le politique devrait prendre position en matière de problèmes démographiques. Ainsi, les projections démographiques sont nécessaires dans toute démarche de planification afin de connaître les besoins futurs de la population. Elles constituent l’une des bases de l’élaboration de toute politique de développement et d’aide à la prise de décision. Ainsi, les résultats des projections démographiques sont nécessaires aux travaux de planification de différents secteurs tels que la santé, l’éducation et l’emploi entre autres. Une stratégie conséquente et efficace doit être adoptée et des actions du programme de maîtrise de la croissance démographique doivent se poursuivre sans relâche car il est certain que l’inertie des phénomènes démographiques continuera à se manifester pendant longtemps encore.
  • Un recensement général de la population pour le 2e semestre 2020, le sixième du genre dans l’histoire de l’Algérie indépendante, que peut-il signifier dans le contexte actuel ?
    Les recensements généraux de la population et de l’habitat se font traditionnellement en Algérie tous les dix ans. Le dernier a été réalisé en 2008 et un autre aurait dû être fait en 2018. D’autre part, les directives du département de la population des Nations unies recommandent de les faire autour des années « 0 » de préférence comme l’année 2020, par exemple. Ceci dit, si un pays juge nécessaire de recenser sa population tous les 5 ans (comme aux USA) ou de façon permanente comme c’est le cas actuellement en France, il est libre de le faire. Les recensements sont nécessaires, d’une part, pour la connaissance de la répartition géographique de la population selon les caractéristiques sociales et économiques des populations et, d’autre part, pour constituer des mises à jour des bases de sondages pour les enquêtes par sondage auprès des ménages.
  • Le Président de la République a évoqué, dans une réunion du Conseil des ministres, des imprécisions dans certains chiffres relatifs au domaine économique, alors que l’économie ne repose pas sur des estimations approximatives, mais sur des statistiques exactes. Quelle appréciation faites-vous de ce constat ?
    Malgré les progrès réalisés en matière de statistiques, il reste encore des domaines non encore couverts pour diverses raisons. Ainsi beaucoup de secteurs ne sont pas encore organisés pour fournir une information fiable, à cause, entre autres, de l’inutilisation des nouvelles méthodes modernes de traitement de l’information. Parfois, les agents économiques ne communiquent pas les informations demandées et ajoutez à cela les capacités réduites des services de statistiques à satisfaire la demande en information.