Reporters : «Les Peuples du ciel» est votre quatrième ouvrage, mais le premier dans le genre de science-fiction…
Ahmed Gasmia : En effet, c’est mon quatrième roman, après «Complot à Alger» en 2007, «Ombre 67» en 2014 et «Promesse de bandit» en 2018. Le point de départ de ce quatrième roman «le Peuple du ciel» a tout simplement été une conversation avec une amie. C’était le 30 janvier 2019 très exactement. Nous parlions de la mythologie sumérienne. En quelques mots, et en caricaturant une des légendes de cette mythologie qui disait que les divinités en avaient un peu marre de voir les humains se multiplier et surtout causer autant de problèmes. Et c’est de là qu’a germé l’idée du roman.

Quel est votre style d’écriture, plein de descriptions, parfois même proche d’un scénario de cinéma ?
Je crois qu’il me serait difficile d’écrire autrement ou de me contraindre à écrire d’une autre façon. D’un autre côté, je reste aussi très influencé par le cinéma et c’est certainement ce que vous constatez dans le texte. Cela aide à donner un écrit très visuel. Je crois que cette influence du cinéma apparaît aussi dans l’écriture en séquences, comme un montage de plans où l’on suit de manière alternative ce qui se passe au même moment mais en des lieux différents, ici, sur la planète puis sur la station. Et Jusque-là, les lecteurs m’ont dit qu’ils aimaient ce genre d’écriture et c’est tant mieux.

Pourquoi la science-fiction ?
Tout simplement parce que le sujet abordé le permet. La science-fiction est aussi une forme d’histoire d’aventures. Le lien est donc toujours présent avec mes précédents textes où il y a de l’aventure, bien sûr, mais aussi de l’action. Par ailleurs, je conçois aussi «les Peuples du ciel» comme un roman qui m’a permis de parler de l’histoire humaine, mais présentée d’une manière un peu spéciale. Le récit se situe, il est vrai, dans le futur en l’an 2356, mais on y découvre des êtres, des humains à l’état «primitifs» et le lecteur peut suivre leur évolution qui ressemble à la nôtre.

Comment expliquez-vous la rareté des ouvrages de science-fiction dans notre paysage éditorial ?
Je crois que c’est avant tout culturel. Les écrivains algériens ont toujours eu tendance à démarrer de faits concrets, d’un décor déjà planté, que ce soit la révolution ou l’histoire récente, avec la période du terrorisme, par exemple. Peut-être aussi que nous n’aimons pas créer à partir de rien, et c’est justement tout le problème, mais aussi toute la force avec la science-fiction. J’ai d’ailleurs hésité avant d‘écrire, j’ai eu l’impression que je prenais des risques. En fait, nous avons tendance dans notre société à considérer une personne qui imagine comme un rêveur, pas sérieux, voire même un « peu fou». Mais heureusement cela commence à changer, et les réactions positives que j’ai eues avec le roman me le confirment encore.

Parlons du sujet du roman. Si l’on fait abstraction de l’époque et du lieu, cela reste une histoire purement «humaine»…
Oui, c’est tout à fait cela. Exploiter les mythes et légendes des divinités de l’histoire des civilisations pour en faire des êtres particulièrement avancés sur la plan de la techniques venus de planètes éloignées est une idée récurrente dans la littérature de science-fiction. Mais je pense que pour ce roman, le concept est quand même très différent. Je me suis demandé ce que ferait l’être humain s’il arrivait dans le futur à avoir des capacités techniques qui lui donneraient un immense pouvoir. Ne se prendrait-il pas lui-même pour un dieu ? En fait, je dirais même que ce questionnement résume le fond de l’histoire. Et il permet de construire l’ensemble du récit où l’on retrouve l’aspect science-fiction au niveau de l’anomalie génétique de ces êtres au vieillissement accéléré. Cela donne une société qui évolue très vite, se divise en tribus, invente des croyances, entre en conflit… mais elle est aussi surveillée depuis une station spéciale par des scientifiques qui devront constituer une équipe dans l’espoir de leur venir en aide.

L’un des aspects de ce roman est de donner l’impression que l’humain reste toujours le même et que les lois qui régissent son comportement sont identiques quels que soient l’époque et le lieu… Que vouliez-vous transmettre ?
J’ai voulu arriver à une histoire «d’êtres humains», qu’ils soient du futur, du passé et aussi d’aujourd’hui. L’être humain reste toujours le même, avec ses craintes, ses envies, ses émotions et ses sentiments également. En fait, on peut dire que le roman parle de lois qui nous imposent des limites à ne pas dépasser. J’ai voulu que l’être humain, l’individu, soit à la base de toute l’histoire. Le reste, que ce soit les croyances, la culture l’idéologie ou même le degré d’évolution technique… ce sont des éléments qui s’ajoutent à l’histoire de cet individu. Cet «humain» est pour moi l’essentiel, si l’on essaie de le comprendre, si l’on croit en lui, le reste apparaît beaucoup moins important et, dès lors, on mesure le degré de futilités des conflits. Mais c’est peut-être une idée utopique.

La société décrite dans votre roman reprend le schéma même schéma connu, à savoir une opposition entre conservateurs et réformateurs, un pouvoir qui s’appuie sur les religieux… Pourquoi cette démarche alors que la science-fiction offre tellement de possibilités ?
C’est venu naturellement, je crois que lorsqu’on aborde n’importe quelle société humaine, on distingue toujours une partie qui conserve les croyances, vraies ou fausses, une autre qui les remet en question. C’est ce qui s’est toujours passé dans l’Histoire et cela se passera ainsi encore. Et pour parler des croyances de ce peuple que j’imagine, l’opposition entre les deux tribus est en fait une question d’interprétation de leur religion. L’origine de la croyance en elle-même n’y est pour rien. Et vous l’aurez compris, c’est aussi un moyen de parler de l’absurdité de ce type de conflits.
D’un autre côté, on retrouve une forme d’aveuglement, d’absurdité, chez certains scientifiques de la station, pourtant théoriquement avancés et plein de pouvoir …
Oui, j’essaie aussi de parler de l’humain qui se croit «évolué», qui a la technologie et le pouvoir mais qui revient néanmoins dans une forme d’absurdité primitive et se comporte également avec toutes la violence des primitifs. Je parle là des scientifiques, et plus spécialement de l’un d’eux, qui commence à croire qu’il est divin et revient à des instincts primaires.
On remarque et c’est très rare pour le noter que votre récit arrive à se détacher de tout contexte algérien, notamment par les noms des personnages notamment…
J’ai voulu que l’histoire soit universelle, mais peut-être que les questions que je développe, telles que l’idéologie, la perte de contrôle, pourraient nous toucher en tant qu’Algériens ou pourraient être vues comme allusion à notre histoire. Mais ce n’est pas le but, cela reste un roman fictionnel.

Vous préparez un cinquième ouvrage…
En effet, l’idée d’un nouveau roman est bien là, et ce sera normalement un récit qui prendra place dans l’Histoire algérienne et plus encore dans l’histoire d’une des plus grandes civilisations méditerranéennes.