Anti-corruption, ligne du chef d’état-major de l’ANP ! C’est l’image qu’on pourrait utiliser pour commenter les discours du général de corps d’Armée Ahmed Gaïd-Salah ainsi que toutes ses interventions où il aborde l’épineuse question des affaires de malversation et de prévarication révélées depuis des mois par la chronique judicaire algérienne.

En fait d’image, il s’agit d’observation et de constatation rendues plus aiguës par la réaction d’une grande partie de l’opinion qui s’exprime en particulier sur les réseaux sociaux – devenus le média par excellence et d’autant plus puissant qu’il permet le débat réactif. Et qui pense que l’intervention incessante du chef de l’Armée dans le champ de la justice est à «lire» comme une opération de politique destinée à calmer la rue qui réclame les têtes de l’ancien régime de Bouteflika. Derrière l’interprétation, il y a les mots et les faits. Tous deux forment un discours dont le cœur de cible est la corruption, précédé ou suivi par ces opérations «coup de poing» menées contre des hommes d’affaires et de pouvoir qui ont eu leur heure de domination durant l’ancien régime, qui sont aujourd’hui présumés coupables de malversations et de détournements en tous genres. Flashback : fin avril 2019, Ahmed Gaïd Salah avertissait de Constantine que l’opération anti-corruption « n’est qu’à son début » et que « notre pays sera assaini définitivement de la corruption et des corrupteurs ». Depuis cette déclaration faite devant les cadres de la 5e Région militaire, très rares ont été ses interventions où il n’a pas abordé la question de l’anti-corruption. Retour au présent, le chef d’état-major a affirmé, jeudi dernier, que la « justice déterminée et l’équité résolue demeurent la voie parfaite et efficace pour assainir le pays de la corruption ». Il l’a dit à l’occasion de la cérémonie de remise des grades et des médailles au ministère de la Défense nationale à un nombre d’officiers supérieurs et de cadres de l’Institution militaire à la veille de la fête nationale du 5 Juillet. Mais, en creux, l’évènement qui s’est imposé comme objet de sa déclaration sur l’action de la justice, c’était l’interpellation et le placement en détention préventive de l’ancien général et ex-patron de la police nationale Abdelghani Hamel.

Justice, limites et risques d’un « accompagnement » militaire
«Dans ce contexte (…), il est vraiment regrettable, voire inacceptable du point de vue religieux, social et éthique, de constater certains cadres supérieurs arriver à un tel niveau bas et abjecte de corruption, en dépit de leur parfaite connaissance des lois en vigueur », a déclaré Ahmed Gaïd-Salah, en résonnance parfaitement audible à l’actualité judicaire. Autrement dit, à l’information de l’arrestation de M. Hamel, de membres de sa famille, parmi les dix-neuf personnes entendues par la justice dans des affaires de « détournement de foncier » et d’«enrichissement illicite » dont d’anciens walis et des promoteurs immobiliers. Dans une nouvelle marque de concordance entre son discours et ce qui se déroule sur le terrain judiciaire, le général de corps d’Armée a dénoncé «ceux-là mêmes qui ont occupé des fonctions supérieures et à qui incombait la responsabilité de préserver les intérêts suprêmes du peuple algérien » et qui «n’ont pas été à la hauteur de la confiance placée en eux». Ahmed Gaïd-Salah est même allé au-delà de cette concordance et correspondance en faisant fi de tout souci de prudence et de distance, et en allant plus loin que le soutien et l’appui : jusqu’à prononcer lui-même la sentence que les personnes en attente de jugement «méritent » la « sanction équitable, qui leur a été infligée par la force de la loi du droit et de l’équité ». Une telle parole n’étonne pas quand on se rappelle les propos qu’il a tenus début avril à Constantine selon lesquels l’Armée s’engage à « accompagner la justice dans l’accomplissement de ses missions nobles et sensibles ». Cependant, il n’est pas non plus exclu qu’elle ne soit pas comprise par la rue qu’il veut calmer comme la preuve de l’ingérence militaire dans les affaires de justice. La grande manifestation d’hier, une de plus dans le mouvement populaire pour le changement, a été l’occasion de slogans franchement hostiles aux « juges de la 3 G », allusion aux magistrats soupçonnés ou accusés d’agir à partir d’instructions téléphonées par le pouvoir réel.