Une grande foule a accompagné, hier, à sa dernière demeure au cimetière d’Alia, Ahmed Benaïssa, le grand homme de théâtre algérien, décédé vendredi dernier à l’âge de 78 ans, en France, où il devait participer au festival de Cannes pour présenter le film «la Goutte d’or».

Par Sihem Bounabi
L’imposant cortège mortuaire traduit ainsi tout l’amour et l’admiration que lui portaient sa famille artistique mais aussi sa grande famille d’anonymes algériens auprès desquels il était très populaire par la puissance de son talent et les nombreux rôles incarnés à la télévision, au cinéma mais aussi sur les planches des théâtres qui l’ont dévoilé au grand public.
Peu avant l’arrivée de la dépouille enveloppée dans l’emblème national, son fils Imad confie aux médias : «Mon père a toujours été présent pour son peuple, son public et sa famille, même si les choses n’ont pas toujours été faciles pour lui.» D’une voix grave et nouée par l’émotion, il a tenu à remercier le peuple algérien pour son élan de solidarité et de soutien à la famille dès l’annonce du tragique décès du grand homme de théâtre. Il a aussi exprimé sa forte émotion suite aux nombreux témoignages et hommages qui ont été rendus à Ahmed Benaïssa sur les réseaux sociaux. Il a tenu également à remercier les autorités consulaires et algériennes pour les facilitations du rapatriement de la dépouille en Algérie.
De son côté, l’acteur Abdelkader Djerriou, qui interprétait le personnage du fils dans le feuilleton ramadanesque à succès «Ouled lahlal», confie, les yeux rouges et en larmes, qu‘il n’a pas réussi à retenir lors de l’arrivée du cercueil de celui qu’il avait côtoyé sur scène mais, également, dans la vie de tous les jours : «Je l’ai connu en tant qu’artiste mais aussi en tant qu’ami, aux grandes qualités humaines.» Ajoutant qu’«Ahmed Benaïssa a traversé les générations, il est connu pour sa voix puissante et aussi pour sa modestie». Il confie également qu’«il arrive à donner l’émotion et le ton juste, non seulement quand la caméra est braquée sur lui mais aussi lorsqu’elle est braquée sur l’acteur qui lui donne la réplique et lui transmet le ton juste, c’est l’une des qualités des grands artistes». A l’arrivée de la dépouille au domicile familial, à Bab Ezzouar, l’émotion était encore plus palpable parmi les personnalités du théâtre et du cinéma algériens, ainsi que de nombreux anonymes venus se recueillir pour un ultime adieu à l’artiste disparu.
Le visage marqué par le deuil, son frère cadet confie face aux caméras : «J’ai perdu non seulement un frère mais aussi un ami et un père. Je suis très touché et réconforté que tout le monde reconnaisse sa dimension de monument du théâtre et du cinéma algériens.» L’artiste Hacène Benzirarri souligne : «Il a beaucoup donné au théâtre en formant tout un pan de la jeune génération des comédiens, les épaulant et les accompagnant avec son savoir-faire jusqu’au succès, que ce soit sur les planches, à la télévision ou au cinéma.» Il évoque également avec beaucoup de nostalgie les longs métrages qu’il a partagés avec Ahmed Benaïssa, à l’instar de «Harraga Blues», «l’Algérie pour toujours» et «les Portes du soleil» : «C’était un grand acteur auprès duquel j’ai beaucoup appris.»
Témoignages et hommages émouvants sur la toile
Vendredi dernier, la mort tragique d’Ahmed Benaïssa, à quelques heures de la projection du film «la Goutte d’or», dans lequel il était à l’affiche, présenté au Festival de Cannes dans le cadre de la Quinzaine de la critique , a été un véritable choc pour l’équipe du film présente sur la Croisette.
Clément Cogitoire, le réalisateur du film «la Goutte d’or», a été le premier à poster un message suite à la mort d’Ahmed Benaïssa. «Je suis profondément attristé par le décès soudain d’Ahmed Benaïssa. Le film n’existerait pas sans lui et les mots ne peuvent exprimer notre chagrin». Leklou a aussi partagé sa grande tristesse sur la toile : «Nous avons appris le décès soudain de l’acteur Ahmed Benaïssa. Toutes nos pensées émues vont à sa famille et ses proches. La projection de «Goutte d’or» ce soir lui est dédiée.» D’autres personnalités connues ont réagi, comme Leïla Bekhti, Géraldine Nakache, Reda Kateb, Youssef Hajdi ou encore Hugo Selignac.
Adila Bendimerad a également tenu à partager un émouvant témoignage et hommage au grand acteur disparu, sur sa page : «Pour tous les grands projets d’art et les tous petits projets que tu as soutenus et défendus, pour tous les débats politiques et colériques que nous avons menés et pour toutes les fois où tu es apparu sur le grand écran d’un cinéma du monde… Pour tout cela, merci d’avoir été là. Quelle chance de t’avoir là avec nous.» Ajoutant «Eternels applaudissements pour notre immense acteur Ahmed Benaïssa, s’il vous plaît».
Ahmed Cheniki, spécialiste et critique de théâtre algérien, ami de longue d’Ahmed Benaïssa, a tenu à rendre hommage dans un long texte intitulé «Ahmed Benaïssa, voix rugueuse et indescriptible talent, une voix forte de l’Algérie indépendante» à la talentueuse carrière théâtrale du regretté.
Ahmed Cheniki souligne ainsi à propos d’Ahmed Benaïssa : «C’est un être extraordinaire, d’une grande générosité. Il a constamment le sourire aux lèvres, avec un regard teinté de mélancolie. C’est l’un des plus grands comédiens de l’Algérie indépendante». Il raconte également à propos de Philippe Berling, qui avait mis en scène une adaptation du roman de Kamel Daoud, «Meursault, contre-enquête», transformée en «Meursaults» au Festival d’Avignon en 2016, où Ahmed interprétait le rôle principal : «C’est un monstre de la scène, très sérieux, dont la présence peut influer sur le cours du jeu.»
Ahmed Cheniki rappelle aussi qu’Ahmed Benaïssa a interprété de nombreux rôles au théâtre, au cinéma et à la télévision. Il décroche en 1968 le Premier prix d’interprétation à l’Université internationale du théâtre à Paris et a joué dans des pièces mises en scène par Jean Marie Serreau et Henri Cordreaux -qu’il assista à plusieurs reprises : «La tragédie du roi Christophe» d’Aimé Césaire et «Les Ancêtres redoublent de férocité» de Kateb Yacine. Il eut la possibilité de monter «l’Olivier» de Mohamed Boudia, assassiné en 1973 à Paris, et «l’Oiseau vert» de Carlo Gozzi, avant son retour en Algérie en 1971.
Déjà, en France, il s’était imposé comme acteur et comme assistant de grands metteurs en scène, Jean-Marie Serreau, qui a fait connaître Brecht en France à partir de 1954 et monté «le Cadavre encerclé» en 1958 et Henri Cordreaux, qui a formé beaucoup de grands comédiens et metteurs en scène algériens. A son retour, il joue dans de nombreuses pièces et films. Ce n’est qu’en 1986, qu’il met en scène au Théâtre national algérien (TNA) sa première pièce à Alger. «Adjajbiya wa Ajaieb», d’après «L’Art de la Comédie d’Eduardo Filippo. Il y avait comme comédiens Fellag, Remas, Bouzerar et d’autres.
Mais c’est surtout pour ses rôles au cinéma et la télévision qu’Ahmed Benaïssa s’est fait connaître et devient populaire auprès du grand public. Il est apparu dans plus de 120 productions, majoritairement algériennes et françaises. Toutefois, citons une de ses œuvres théâtrales majeures, il y a une dizaine d’années, soit en 2013, Ahmed Benaïssa avait relevé le défi de rendre l’écriture fragmentée de Kateb Yacine plus accessible, tout en conservant l’essence du génie katébien dans sa mise en scène de «Nedjma», adaptée de l’œuvre éponyme de Kateb Yacine par Chidi Souffi, et réécriture dialectale et construction dramaturgique d’Ali Abdoun. La représentation théâtrale de «Nedjma» d’Ahmed Benaïssa était à l’image de l’artiste, tendre et passionné, épique et extraverti, mélancolique et plein d’espoir. Adieu l’Artiste ! Adieu Ben ! <