Ahmed Bedjaoui a animé, avant-hier, une rencontre s’intitulant «Le cinéma à son âge d’or» au Palais des Raïs (Bastion 23), où il a partagé son expérience de producteur et de critique cinéma et présenté son dernier livre «Cinquante ans d’écriture au service du septième art», récemment publié aux éditions Chihab.

A l’occasion de la rencontre, samedi dernier au Palais des Raïs Bastion 23, Ahmed Bedjaoui est revenu sur l’âge d’or du cinéma algérien en citant notamment les grands classiques tels que le fameux long métrage «L’Inspecteur Tahar», qui a fait «plus de deux millions d’entrées à son époque. Aujourd’hui, quand un film fait cinq millions d’entrées, c’est un miracle. On parle là, de la structure commerciale d’une industrie du cinéma, avant que l’Etat monopolistique ne se mette à détruire ce tissu qui était naturel. A l’époque, il y avait de véritables propriétaires de salles et des distributeurs de cinéma», affirmera-t-il. L’intervenant reviendra également sur le début de la dégradation des salles de cinéma dans les années 1960, quand elles avaient étés confiées aux communes. «Elles ont été détruites au bout de vingt ans. Cela n’est pas du tout dû à l’intégrisme, la vérité est qu’elles se sont dégradées inexorablement et ce sont les décisions des années 1960 qui ont fait cela », estime Ahmed Bedjaoui. En ajoutant que « quand je dis que c’est un âge d’or, je parle de la production cinématographique et des salles. Mais, c’est, en vérité, dans cet âge d’or qu’on a créé le ferment de l’autodestruction. Aujourd’hui, hélas, on n’arrive pas à en sortir ni à surmonter cela». D’autre part, Ahmed Bedjaoui, qui a côtoyé les grands noms du cinéma mondial, confie que «la première fois que Youcef Chahine a montré un film et a parlé à un public en dehors de l’Egypte, c’était à la Cinémathèque algérienne en 1966/1967. A l’époque, nous avons eu des distributeurs qui importaient des films et nous avons trouvé tous les films de Chahine pour lesquels nous avons fait une diffusion intégrale. Et puis on les a envoyés en France, qui ont fait la même chose. C’est de là qu’a été lancée la célébrité de Youcef Chahine dans le monde entier. Il est important de rappeler que la Cinémathèque algérienne était un peu la Mecque du cinéma». Quant à son expérience de critique dans le cinéma, Ahmed Bedjaoui déclare : « J’ai été critique de cinéma quand j’écrivais dans un journal, il y a cinquante ans. Je m’adressais à un public qui allait voir les films et j’étais une sorte d’intermédiaire entre des gens qui proposaient des œuvres et un public. Mais, aujourd’hui, le public n’a plus accès aux salles et je n’ai personne à qui m’adresser… cette relation magique est cassée. » Il estime ainsi à ce sujet qu’ «Aujourd’hui, je ne peux plus dire que je suis critique, j’écris des livres sur le cinéma, c’est tout».
La difficulté du marché du cinéma
Dans un autre contexte, l’interlocuteur parlera de son expérience en tant que directeur artistique du Festival international du cinéma d’Alger. «J’anime un festival avec Z’hira Yahi, et le constat est que c’est très difficile d’apporter des films. Les producteurs estiment qu’il n’y a aucun intérêt à faire cela. Ils disent qu’il n’y a pas de marché en Algérie et que le film ne peut pas être distribué. Ils demandent aussi beaucoup d’argent, ce que nous n’avons pas», explique-t-il. «L’Algérie dispose de quatre ou cinq festivals de cinéma, les salles sont toujours pleines, le public, il est là en attente, il suffit de lui donner des salles et de bonnes structures pour l’accueillir», estime-t-il. D’un autre côté, M. Bedjaoui rappellera : «Nous avons eu un cinéma féministe, sauf que ce n’était pas des femmes qui faisaient du cinéma. Un jour Assia Djebbar est arrivée et j’ai eu la chance de produire ses deux films. » Il souligne toutefois que la projection s’était très mal passée à l’époque, en affirmant qu’ «elle s’est faite, agressée et insultée à la Cinémathèque algérienne. Elle est sortie de cette rencontre désespérée». Il ajoute dans ce sillage : «Ensuite, on a présenté son film «la Nouba des femmes» à Carthage. Là aussi, il y a eu un sit-in pour enlever le film et on l’a déprogrammé.»
Dans les films sur la Révolution, «la femme est un rouage, elle interprète des rôles d’infrmière ou autre, elle n’est pas un élément actif… Il a fallu que vienne Assia Djebar pour créer un monde sans les hommes, puisque ces dernier ont exclu les femmes», dira l’intervenant. Il conclura son intervention sur ce sujet en soulignant : «Nous avons eu un cinéma féministe, mais qui était paternaliste, donneur de leçons ou militant. Alors, qu’une femme, quand elle crée un film, elle n’a pas besoin de prouver quoi que ça soit, elle raconte une autre dimension de la société.»