Ahlem Gharbi s’occupe de l’Institut français d’Algérie (IFA) depuis septembre dernier, mais son travail, en raison de la crise sanitaire, n’a commencé véritablement qu’au début 2022 pour relancer, dit-elle, une offre culturelle variée, ouverte sur l’universel et centrée notamment sur la valorisation déjà remarquée des talents algériens d’ici et d’ailleurs. « Répondre à la demande, aller au-devant du public, s’y adapter, rapprocher », se fixe comme objectifs celle qui préside depuis hier à Oran un programme spécial « Jeux Méditerranéens ».


Reporters : Vous êtes à la tête de l’Institut français d’Algérie depuis près d’une année et on n’est plus très loin de la pause estivale, qui est souvent précédée d’un moment d’évaluation de ce qui a été fait durant ces derniers mois. Un bilan d’étape ?
Ahlem Gharbi :
Plutôt qu’un bilan d’étape, qui sera sûrement fait à la prochaine rentrée, quand nos équipes auront une meilleure visibilité des chantiers et des progrès réalisés depuis la reprise de nos activités interrompues par la crise sanitaire, je parlerai volontiers de la vision que nous avons de l’Institut et de sa vocation à rester un espace privilégié d’échanges culturels, linguistiques et universitaires entre l’Algérie et France. Nous le voyons comme le lieu d’une offre et même d’une production culturelle, artistique et intellectuelle partagée que l’on propose au public algérien. Nous le voyons comme un espace de partage où des artistes algériens et français peuvent s’y produire et faire valoir leurs talents, suivant les modes d’expression créatifs qu’ils ont choisis d’utiliser. Nous le voyons, enfin, comme un pont pour le dialogue et le rapprochement entre nos deux pays.


Deux pays qui pourtant se connaissent bien, n’est-ce pas ?
En arrivant, ici, je me suis rendu compte à quel point l’Algérie, ses arts, ses cultures, le dynamisme de ceux et celles qui les incarnent aujourd’hui, ne sont pas bien connus en France et à quel point il y a, en France, un attrait et un intérêt pour l’Algérie. Le challenge est de balayer les idées reçues de part et d’autre en faisant connaître la scène culturelle algérienne en France, une partie au moins, et en faisant venir ici des artistes français qui pourront mieux connaître la culture et les talents algériens. Pas seulement dans les grandes villes algériennes et sur la bande côtière, mais partout où cela est possible, sur les Hauts-Plateaux ou dans le Grand-Sud algérien, par exemple ; là où il y a tant à découvrir à travers l’extraordinaire richesse de leur patrimoine.

Aller dans ces régions et à l’intérieur du pays, cela suppose une connaissance du terrain et des liens importants avec ceux qui l’occupent…
C’est très juste. Nous avons connaissance d’acteurs culturels à Batna, Sétif, Taghit et Tamanrasset, et tant d’autres, avec lesquels nous voulons des échanges renforcés. Avec eux et d’autres, en trouvant de bons interlocuteurs et des gens qui veulent travailler avec nous, nous souhaitons aller plus loin et nous mettre en lien avec l’écosystème local, pour créer des espaces de création et d’échanges artistiques et en participer à l’organisation de manifestations et d’évènements culturels dans les régions. Il y a à l’intérieur du pays des potentialités créatrices énormes. Mon aspiration, partagée par mes équipes, est d’organiser des résidences d’écriture et de création pour faire rencontrer des artistes algériens, français, francophones et européens, en les intégrant dans l’environnement algérien.

L’organisation de ces résidences d’artistes fait-elle partie des chantiers que vous évoquez au début de l’entretien ?
C’en est un, en effet. Je trouve dommage d’accueillir des artistes français et les voir repartir après leur spectacle sans qu’ils aient le temps d’échanger avec les cinéastes, les musiciens, les photographes, les bédéistes, les écrivains et les poètes algériens. Il est important de pouvoir leur permettre de partager leurs expériences, leurs connaissances et que les deux parties apprennent l’une de l’autre des choses nouvelles. L’idéal est que ces artistes que l’on invite restent plus longtemps. Ils pourront à la fois se produire sur scène et développer avec les Algériens des masters class, soit pour un public averti et professionnel pour créer des réseaux d’amitié et des liens professionnels et partager sur leur pratique artistique respective, soit pour un public qui souhaite s’initier à un art.

Où verrez-vous ces résidences d’artistes ? Dans le sud du pays ?
L’essentiel est de ne pas rester trop concentré sur les grandes villes du Nord. Mais, oui, faire cela dans une ville du Sud algérien, ce serait vraiment bien et très intéressant. Pour les artistes de là-bas, d’ici et d’ailleurs, cela pourrait être une opportunité pour les faire connaître et, pourquoi pas, les aider à se produire dans des lieux nouveaux et face à des publics qui ne les connaissent pas ; cela pourrait être une occasion d’attirer des visiteurs et de montrer, notamment par la découverte de pratiques artistiques originales et authentiques, combien le désert algérien est beau et riche de ses cultures anciennes et contemporaines…

Votre aspiration à organiser des résidences d’artistes nous rappelle que l’Institut fait quelques-unes de ses activités en externe…
Tout à fait. Nous sortons des murs de l’Institut et de ses antennes à l’occasion des temps forts de notre programmation. Nous le faisons, par exemple, pour des évènements comme « La Nuit des idées » et pour lesquels le principe est d’aller débattre et échanger à l’extérieur et avec un public différent. Nous le faisons aussi à l’occasion de nos participations à des manifestations algériennes importantes comme les « Journées du film à Béjaïa » ou durant les festivals musicaux et cinématographiques européens. Notre philosophie, quand cela est possible, c’est d’aller vers d’autres lieux que ceux de l’Institut. Quand vous invitez des universitaires et des intellectuels de renom, quand vous organisez des concerts, quand vous ramenez des artistes et des spectacles de qualité, il est plus intéressant d’en faire profiter le plus grand nombre. Dans le domaine du livre et de l’édition, c’est cette philosophie qui nous incite à participer avec nos auteurs au Salon international du livre d’Alger et d’aller au contact d’un public différent, qui ne se déplace que pour le Sila, par exemple.

Récemment, vous avez mis en ligne sur le site de l’Institut un évènement organisé par le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, le Mucem de Marseille. Y aura-t-il d’autres collaborations avec cette institution ?
D’une manière générale, l’écosystème culturel marseillais a toujours été intéressé par l’Algérie avec laquelle il entretient régulièrement et depuis des décennies une relation forte. Dès lors, il est tout à fait normal que nous travaillions avec ses différents acteurs artistiques et universitaires comme il est normal de collaborer avec une institution comme le Mucem. Son travail, comme celui de la Friche belle de mai, a du sens pour nous comme pour notre public. Cette collaboration est d’autant plus souhaitée qu’elle est facilitée aujourd’hui par les nouvelles technologies de communication et de l’information. Elle se fait de manière virtuelle via Internet et c’est grâce au site web de l’Institut que nous avons pu présenter à notre public une partie de l’exposition « Le grand Mezzé » sur l’art culinaire et l’alimentation en Méditerranée, leur spécificité et leur authenticité. Le pari est de continuer à programmer ou à faire connaître en ligne des évènements et des manifestations qui font sens pour les deux rives de la Méditerranée et qui abordent nos patrimoines et nos legs culturels communs.

Le Mucem ouvre, actuellement, ses portes sur une importante exposition sur l’Emir Abdelkader. Serait-il envisageable de la déplacer ici en Algérie ?
De tels évènements demandent un gros travail de préparation et d’ingénierie. Outre le Mucem, ils mobilisent d’autres acteurs et institutions avec lesquels il faut s’accorder sur les moyens et possibilités d’organiser ces évènements en Algérie. L’exposition réunit des œuvres et des documents issus de collections publiques et privées. Mais, s’il y a une demande, il est possible d’envisager un partage. Le fait que des intellectuels, artistes et responsables algériens aient été invités à intervenir dans le cadre du programme culturel de cette exposition montre que ce partage et cet échange ont déjà commencé. Permettez-moi, également, de rappeler la présence d’Amina Menia, artiste plasticienne algérienne, qui a conçu une oeuvre monumentale qui vient clore le parcours de l’exposition-conférence sur le parcours de l’Emir.

La façon dont l’Institut s’adresse au public est en train de changer. L’image et le son sont plus présents, la langue arabe aussi…
Travailler avec deux ou plusieurs langues, c’est enrichissant. Nous allons continuer à communiquer aussi bien en français qu’en arabe, d’autant qu’il y a un public arabophone qui s’intéresse à ce que nous faisons et qui réagit à nos activités via les réseaux sociaux. Il est important aussi pour nous de proposer du contenu culturel en arabe pour s’adresser à tous les publics. Par ailleurs, à partir de septembre prochain le site de l’Institut sera bilingue.

Les temps changent ?
Les publics aussi ! A côté de notre public habituel et habitué, il y en a un autre, important, qui ne connaissait pas vraiment les activités de l’Institut français et qui vient à nous. Ce n’est pas seulement une question de langues. L’objectif, c’est de le familiariser avec l’offre de l’Institut, sa richesse et sa diversité, mieux, lui faire connaître nos contenus culturels qui sont issus d’espaces artistiques et créatifs francophones comme arabophones et sont tournés vers l’universalité. L’enjeu, c’est de s’adapter au public de son temps, qui change et évolue, qui est jeune, qui a son langage et ses codes propres, et qui exprime une demande culturelle différente de celles qu’on pouvait voir dans le passé. Il s’agit de l’accueillir dans des locaux plus spacieux – nous sommes en train de moderniser nos espaces en créant au niveau de nos antennes régionales de nouveaux lieux d’accueil hybrides qui accueillent cours de langue, expositions et spectacles – et par une programmation ouverte sur le monde et les nouveaux modes de création pour répondre aux demandes de ce jeune public. Mais ce public est également très intéressé, on le voit lors de toutes les manifestations que nous organisons, par des productions et des expressions artistiques proprement algériennes qu’elles soient d’ici ou proposées par les artistes issus de la diaspora.

Pour le cinéma, on a vu que la soirée consacrée, lors de Ramadan dernier, au court-métrage a été un grand moment d’échange entre les cinéastes invités et le public…
Tout à fait. L’invitation de ces auteurs et la projection de leurs courts métrages, tous très beaux et émouvants, ont été un moment magique que nous allons essayer de pérenniser en invitant différents artistes algériens de différents horizons à présenter leurs créations et à les partager plus largement avec notre public et nos spectateurs. Voir un film ou assister à une pièce de théâtre tout en rencontrant leurs auteurs, c’est une vraie valeur ajoutée et une expérience unique.
C’est d’ailleurs le principe de la « Carte blanche » que nous avons lancée récemment en invitant notamment des Algériens de la diaspora ou des Franco-Algériens qui viendront parler de leurs créations cinématographiques, de leur travail dans ce domaine. Ainsi, samedi 25 et dimanche 26 juin, nous avons eu le plaisir d’avoir parmi nous Samir Guesmi pour la projection de ses deux longs métrages « Ibrahim » et « l’Effet aquatique ».

A la rentrée, nous aurons d’autres cartes blanches avec des professionnels franco-algériens dont le talent est confirmé.
Outre le cinéma, le livre représente chez vous une activité importante pour laquelle vous avez programmé un projet important, « Livres des deux rives »…
Le livre est un des deux domaines structurants de notre action, pour lequel la demande des partenaires algériens est très forte et qui nous oblige à augmenter l’enveloppe financière qui lui est consacrée. Deux appels à projets sont lancés chaque année couvrant des disciplines aussi diverses que l’aide à la publication, l’aide à la coédition, le rachat de droits, la traduction, l’économie du livre ou la modernisation de la gestion administrative des librairies pour laquelle nous avons monté récemment un atelier de formation à la demande de nos librairies partenaires. Des romanciers et des acteurs de l’édition sont régulièrement invités à faire des interventions et des conférences à Alger, Annaba, Oran, Constantine et Tlemcen. Le programme « Livres des deux rives », qui court jusqu’en février 2023, est un projet de coopération à part dans la mesure où il s’agit d’un programme régional destiné à soutenir le livre dans le monde arabe et impliquant la France, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie et d’autres pays arabes du bassin méditerranéen. Ce programme a été conçu et préparé grâce à des remontées d’information puisées du terrain. Il fait figure de projet pilote avec, à moyen terme, une perspective d’élargissement à d’autres pays, ainsi qu’à d’autres langues de traduction.