Le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont passés sous le régime de l’état d’urgence sanitaire et du couvre-feu nocturne dans une Afrique gagnée progressivement par la contagion du coronavirus face à laquelle l’Afrique du Sud se prépare, elle, au confinement.

Par Philippe SIUBERSKI
Tout le continent s’est réveillé en deuil avec la disparition de Manu Dibango, saxophoniste camerounais et légende de l’afro-jazz, auteur de l’énorme tube «Soul Makossa», décédé en France à cause du Covid-19 à l’âge de 86 ans. Le chanteur sénégalais Youssou Ndour, autre star des musiques du monde, a twitté sa «tristesse»: «Tu as été un grand frère, une fierté pour le Cameroun, et pour l’Afrique tout entière». «Je vous le dis avec solennité, l’heure est grave», a lancé lundi soir à la télévision le président sénégalais Macky Sall. Depuis minuit, le Sénégal, où 86 cas ont été détectés de Saint-Louis (nord) à la Casamance (sud), est placé sous le régime de l’état d’urgence. Un couvre-feu sera en vigueur de 20H00 à 06H00 du matin. Les autorités pourront interdire ou réglementer la circulation des personnes et des biens et les forces de sécurité sont mobilisées pour faire appliquer ces mesures. Pour atténuer l’impact économique, Macky Sall a annoncé un fonds «de riposte et de solidarité» de 1.000 milliards de francs CFA (1,5 milliards d’euros), dont 50 milliards de francs CFA (75 millions d’euros) destinés à l’achat de vivres pour «l’aide alimentaire d’urgence». Au marché de Sandaga à Dakar, les mêmes mots reviennent dans la bouche des petits boulots qui vivent de la vente de tissus colorés, de souvenirs, de colifichets et de chaussures à bas prix. «C’est très, très dur. Tu as vu ?», dit chaque interlocuteur en désignant du regard la place populaire habituellement grouillante et aujourd’hui désertée par les clients et les touristes. Manar Ndao, employé d’un commerce de tissus dans une échoppe sans chaland n’a «pas 5.000 francs CFA (7,5 euros) d’avance», quatre enfants à nourrir, pas de parents pour le soutenir et tout ce qu’il gagne «ça part» le jour même. «Les gens ici, avant de mourir du truc là –comment ça s’appelle ?– ils vont mourir de faim», dit Sabah Amar, caissière désoeuvrée et abattue dans un magasin de souvenirs. Sabah Manar, qui a la charge de son frère, de sa femme et des enfants de ces derniers, saluerait pourtant un confinement total: «Je préfère que tout ferme. De toute façon, on ne vend rien. Sinon on va tous mourir».

Premier ministre en confinement
La président de la Côte d’Ivoire (25 cas recensés), Alassane Ouattara, a également décrété lundi soir l’état d’urgence, assorti d’un couvre-feu (de 21H00 à 5H00 du matin) et d’un confinement progressif des populations par aire géographique. Son Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly,s’est placé en «auto-confinement» après avoir été «récemment en contact avec une personne qui vient d’être déclarée positive au îCOVID19», a-t-il dit sur Twitter. «J’ai entendu le président. Et maintenant on fait comment ?» s’interroge Nemy Fery, le patron d’un «maquis» spécialisé dans le porc-au-four, un plat dont raffolent les habitants du grand quartier populaire de Yopougon, à Abidjan. «On ferme les maquis, les restaurants, mais comment on fait pour nourrir nos familles ? Comment on fait pour payer le loyer ?» «Je vais essayer de faire des plats à emporter, je vais aussi chercher un autre travail», dit-il. Dans le nord du continent, le Premier ministre égyptien Mostafa Madbouli a annoncé un couvre-feu nocturne de deux semaines. Dans l’Est, les cas ont doublé au Rwanda (36) et le Soudan du Sud a annoncé la fermeture des ses frontières aériennes et terrestres, sauf pour le ravitaillement en vivres et en carburant.

Un premier mort au Cap-Vert
Au Burkina Faso, pays le plus touché en Afrique de l’Ouest, le nombre de cas confirmé est passé à 114 (+15). Le pays déplore quatre décès. L’archipel touristique du Cap-Vert, au large du Sénégal, a enregistré son premier décès, celui d’un touriste britannique de 62 ans, selon le ministère de la Santé. L’épidémie continue de s’étendre rapidement en Afrique du Sud, pays le plus touché sur le continent. Le nombre de contaminations officiellement recensé a atteint mardi 554, un bond de plus de 150 cas en 24 heures,selon le ministre de la Santé Zweli Mkhize. Il a dit s’attendre à ce que ces chiffres soient «multipliés par trois ou quatre» au cours des deux prochaines semaines. Lundi soir, le président sud-africain Cyril Ramaphosa a ordonné un confinement national de trois semaines afin de «prévenir une catastrophe humaine aux proportions énormes» dans son pays. Il a annoncé avoir mobilisé l’armée pour faire respecter ce confinement strict. Nombulelo Tyokolo, 41 ans, employée domestique vivant à Khayelitsha, un township du Cap, envisage le confinement avec anxiété. L’un de ses fils va à l’école dans une province éloignée. Elle n’a pas beaucoup de nourriture; «à l’idée de passer 21 jours enfermée, j’ai peur, je me fais du souci, je panique». Et puis comment faire au quotidien quand, comme elle, on vit dans une habitation précaire d’une seule pièce avec son autre fils de quatre ans et qu’il «faut aller chercher de l’eau dehors et sortir pour aller aux toilettes».n