Dans un bâtiment blanc récemment rénové d’Alexandra, un des townships les plus miséreux d’Afrique du Sud, une vingtaine d’enfants font des culbutes sur le tatami, certains encore en uniforme scolaire, sous l’oeil d’un entraîneur. C’est la première fois que ce quartier déshérité du nord de Johannesburg, régulièrement touché par des attaques xénophobes, voit apparaître un dojo.

Par John VAN DER BERG
Venus d’une école primaire voisine, ces enfants sont là pour «apprendre à vivre ensemble», explique à l’AFP Roberto Orlando, coordinateur de l’organisation «Judo pour la paix», présente dans plusieurs pays. Athlétique, des yeux bleus perçants, Roberto est originaire d’Italie, mais il a voyagé en Ethiopie, Somalie ou encore en République démocratique du Congo, créant sur son passage des dojos dans les communautés défavorisées. «L’objectif du programme est d’utiliser le judo comme moyen de permettre aux réfugiés, aux migrants et aux Sud-Africains de se rencontrer», dit-il vêtu d’un judogi bleu. Selon lui, dans un quartier comme Alexandra qui compte de nombreux migrants et densément peuplé, ce genre d’enseignement est nécessaire. Au coeur de sa philosophie, une liste longue comme le bras de valeurs telles que la maîtrise de soi, la discipline, le respect, l’honneur, le courage. En quelques mots, «le code moral du judo». L’Afrique du Sud est épisodiquement en proie à des flambées xénophobes. Et lors des violences qui ont fait plus de 60 morts en 2008, Alexandra a été un foyer des attaques. Un autre épisode, avec le meurtre en 2015 en pleine rue d’Emmanuel Sithole, un vendeur de rue mozambicain, a marqué les esprits.
L’histoire se répète
Des années plus tard, le fléau de la xénophobie n’a toujours pas quitté le township et les attaques contre «les étrangers» se répètent. Depuis le début de l’année, un groupe anti-migrants baptisé «Dudula», «refouler» en zoulou, est monté en puissance. Manifestations et opérations coups-de-poing pour chasser les migrants illégaux se sont multipliées. Une fois encore, Alexandra est un siège du mouvement. Alors avoir un réfugié congolais parmi ses entraineurs, c’est un «symbole», lâche Roberto Orlando. Il espère d’ailleurs un jour passer le relais à ce dernier, Rudolph Ngala. Agé de 21 ans, le jeune entraîneur a quitté Kinshasa en 2017. Il ne parlait pas un mot d’anglais. Avec le judo, «on s’entraîne avec des gens d’horizons différents, on apprend à connaître d’autres cultures», raconte-t-il. Avant la Journée mondiale des réfugiés lundi, «Judo pour la paix» a rassemblé ses apprentis judokas dans un dojo créé cette fois dans un immeuble emblématique du centre de Johannesburg tristement connu pour son taux élevé de criminalité, Ponte City. Sorte de bidonville urbain jusqu’au début des années 2000, cette tour est en train d’être lentement réhabilitée.Debout avec d’autres jeunes, volontiers blagueur, Denzel Shumba, 17 ans, raconte être venu du Zimbabwe avec sa famille il y a dix ans. «L’Afrique du Sud, c’est un pays difficile à cause de la xénophobie», avoue-t-il, en retrouvant son sérieux. Il dit avoir peur parfois, «on ne joue pas n’importe où». Le judo lui a inculqué le calme, le respect et aussi à être plus pacifique. Quelque chose que Roberto Orlando considère comme une petite victoire.(Source AFP)