Par James EDGAR
Les talibans ont tiré en l’air hier à Kaboul pour disperser de nouvelles manifestations dénonçant notamment leur violente répression dans le Panchir, après avoir averti la veille qu’ils ne toléreraient plus aucune contestation de leur pouvoir. Ces manifestations interviennent alors que les talibans, revenus au pouvoir le 15 août à la faveur du retrait des forces américaines, s’apprêtent à dévoiler la composition d’un gouvernement de transition chargé de stabiliser le pays et relancer une économie sinistrée. Des centaines d’Afghans ont défilé dans la matinée dans au moins deux quartiers de Kaboul, dénonçant, outre la situation dans le Panchir, l’ingérence du Pakistan, accusé de vouloir contrôler le pays à travers les talibans dont il est très proche. Ils ont été rapidement dispersés par les tirs en l’air de talibans déployés sur place. Plusieurs journalistes qui couvraient les manifestations ont indiqué avoir été arrêtés, molestés ou avoir eu leur matériel confisqué par ces combattants. Parmi les manifestants figuraient nombre de femmes, qui craignent de voir les talibans les exclure de la vie publique comme lors de leur précédent régime, entre 1996 et 2001. Des femmes avaient également manifesté la veille à Mazar-i-Sharif (Nord) et la semaine dernière à Hérat (Ouest). Près d’une centaine de manifestants, en majorité des femmes, se sont rassemblés devant l’ambassade du Pakistan, chantant «Nous ne voulons pas d’un gouvernement soutenu par le Pakistan» et «Pakistan, dégage d’Afghanistan». «Les femmes afghanes veulent que leur pays soit libre, qu’il soit reconstruit. Nous sommes fatigués», a déclaré à l’AFP une manifestante, Sarah Fahim.
Originaire de la province de Kapisa, au nord-est de Kaboul, elle dénonçait comme d’autre manifestants la violente répression des talibans dans celle voisine du Panchir, la seule à avoir appelé à leur résister après leur soudain retour au pouvoir. Les talibans ont affirmé lundi l’avoir fait tomber et tué au passage plusieurs de ses chefs militaires. Pour Mme Fahim, cette répression a été orchestrée par le Pakistan, dont le chef des puissants services de renseignement militaires, Faiz Hameed, était ce week-end à Kaboul où il s’est très probablement entretenu avec des responsables talibans. «Nous sommes fatigués d’attendre à l’aéroport», a ajouté Mme Fahim, en référence aux journées chaotiques et tendues qui ont suivi le 15 août, lorsque des dizaines de milliers d’Afghans voulant fuir les talibans avaient fait le siège de l’aéroport de Kaboul. «Combien de temps cela va-t-il durer, quand nos voix seront-elles entendues? Pourquoi la communauté internationale reste-t-elle silencieuse en voyant tant de gens se faire tuer?», a-t-elle ajouté. La rébellion dans le Panchir, bastion anti-taliban de longue date, est menée par le Front national de résistance (FNR) et son chef Ahmad Massoud, fils du célèbre commandant Ahmed Shah Massoud, assassiné par Al-Qaïda en 2001. Le FNR a affirmé retenir des «positions stratégiques» dans la vallée et «continuer» la lutte, et Ahmad Massoud, dont on ne sait s’il s’y trouve encore, a appelé chaque Afghan à «se soulever pour la dignité, la liberté et la prospérité» du pays. Après la proclamation de la victoire dans le Panchir, le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, a lancé lundi un ferme avertissement. «Quiconque tentera de créer une rébellion sera durement réprimé. Nous ne le permettront pas», a-t-il prévenu.
Un pays très fragmenté
Les talibans, qui s’attaquent au gigantesque chantier de la consolidation de leur pouvoir et de la relance économique, annonceront un gouvernement de transition qui pourra ensuite évoluer, a-t-il précisé. Ils se sont engagés à former un gouvernement ouvert à d’autre groupes que le leur, dans un pays géographiquement et ethniquement très fragmenté, mais il ne devrait pas inclure de femmes. Revenus au pouvoir 20 ans après en avoir été chassés par une coalition menée par les États-Unis, les talibans sont attendus au tournant par la communauté internationale. Ils se sont aussi engagés à respecter les droits des femmes, bafoués lors de leur premier passage au pouvoir. Mais ces promesses peinent à convaincre. Ils ont fait un pas en avant en autorisant cette semaine les femmes à continuer à étudier à l’université, ce qu’ils leur interdisaient auparavant. Mais en stipulant que les étudiantes devraient porter une abaya noire, assortie d’un niqab couvrant le visage à l’exception des yeux, et étudier dans des classes non mixtes, ou séparées des hommes par un rideau. Au cours d’une visite officielle au Qatar, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a indiqué mardi que les talibans s’étaient à nouveau engagés à laisser les Afghans «avec des documents de voyage partir librement» vers l’étranger. «Nous les attendrons sur cette question», a-t-il ajouté. «La communauté internationale toute entière attend que les talibans respectent cet engagement». L’administration du président Joe Biden est sous pression face à des informations parfois confuses évoquant plusieurs centaines de personnes, dont des Américains, bloquées à l’aéroport de Mazar-i-Sharif, dans le Nord de l’Afghanistan. n