Les Talibans sont à nouveau les maitres de l’Afghanistan. Vingt ans après avoir été chassés du pouvoir par la puissance militaire américaine au nom de la guerre contre Al Qaida d’Oussama Ben Laden et la guerre contre le terrorisme islamiste, le mouvement religieux a repris le contrôle du pays et occupe triomphalement les lieux comme les symboles du pouvoir à Kaboul.

Par Anis Remane
« Les Talibans ont gagné », a reconnu dimanche dernier l’ancien président afghan Achraf Ghani qui se trouverait désormais au Tadjikistan avant de gagner peut-être une nouvelle destination d’exil. Le vent de panique que leur victoire a provoqué hier dans la capitale afghane où des milliers de personnes s’efforçaient de fuir en gagnant l’aéroport de la ville a acté leur victoire. Les scènes de chaos qui ont été filmées hier étaient inimaginables il y a à peine une semaine, faisant comparer le désengagement américain et occidental de ce pays à celui de Saïgon au Vietnam, en 1975. Le spectacle constaté confirmé la débâcle totale de l’armée afghane financée à coup de centaines de milliards de dollars pendant vingt ans. Elle prouve aussi l’échec des Etats-Unis à « démocratiser » l’Afghanistan, selon les éléments du langage utilisé à Washington, et l’erreur grossière d’appréciation du président Joe Biden qui avait assuré qu’il n’y aura pas d’effondrement du régime d’Achraf Ghani et que les forces régulière de sécurité dans le pays étaient outillées pour empêcher la déferlante talibane sur Kaboul après la prise de contrôle du reste du territoire afghan. A la veille du 20 anniversaire du « 11 septembre », c’est une image désastreuse des Etats-Unis qu’offre désormais le théâtre afghan avec un bilan humain de 2500 morts et une facture de plus de 2000 milliards de dollars. Cela même s’il se trouve des analystes qui considèrent que l’évacuation du territoire par les Américains est un cadeau empoisonné pour les Russes et les Chinois surtout obligés de concentrer leur énergie sur un pays frontalier au pouvoir désormais incertain et potentiellement hostile. La Russie avait déjà indiqué dimanche dernier ne pas envisager une évacuation de son ambassade à Kaboul, en assurant avoir reçu des «garanties» de la part des talibans quant à la sécurité de sa mission diplomatique. Son ambassadeur à Kaboul devait rencontrer hier les talibans , selon l’émissaire du Kremlin pour l’Afghanistan, Zamir Kaboulov. Selon M. Kaboulov, la reconnaissance ou non par la Russie du nouveau pouvoir afghan «va dépendre de ses agissements». «Nous allons regarder attentivement à quel point leur approche de la gouvernance du pays sera responsable (…). Et les autorités russes vont en tirer les conclusions nécessaires», poursuit le diplomate russe. Pour sa part, l’ambassadeur de Russie à Kaboul, Dmitri Jirnov, a déclaré à la chaîne de télévision russe Rossia 24 que les talibans avaient réinstauré l’«ordre public» dans la capitale afghane et assuraient la sécurité de l’ambassade russe. «Ils ont réitéré une fois de plus que pas un seul cheveu ne sera perdu de la tête des diplomates russes», a-t-il souligné. La Chine, qui partage 76 km de frontière avec l’Afghanistan, a indiqué lundi qu’elle souhaitait des «relations amicales» avec les talibans. Pékin «respecte le droit du peuple afghan à décider de son propre destin et de son avenir», a affirmé devant la presse une porte-parole de la diplomatie chinoise, Hua Chunying. «Les talibans ont indiqué à plusieurs reprises leur espoir de développer de bonnes relations avec la Chine», a relevé Mme Hua. La Chine, qui a rapatrié début juillet 210 de ses ressortissants d’Afghanistan, a appelé les nouvelles autorités à assurer la sécurité de ceux restés sur place. L’ambassade de Chine à Kaboul «continue de fonctionner normalement», a précisé la porte-parole. Pékin a jugé ces dernières semaines «irresponsable» le retrait américain d’Afghanistan, craignant par-dessus tout une guerre civile à outrance chez son voisin. Face au risque de chaos afghan, le pouvoir chinois a entamé dès septembre 2019 des discussions avec les talibans, dont une délégation avait été reçue à l’époque en Chine. La dernière rencontre officielle dans le pays remonte à fin juillet. Le n°2 des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar, s’était notamment entretenu avec le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi. Un mois plus tôt, M. Wang avait proposé d’accueillir un dialogue inter-afghan.
Les analystes estiment que l’instabilité en Afghanistan constitue pour la Chine une menace pour la sécurité de sa région frontalière du Xinjiang (nord-ouest). Cet immense territoire a longtemps été frappé par des attentats attribués à des séparatistes ou des islamistes de l’ethnie musulmane ouïghoure et Pékin y impose depuis quelques années une surveillance policière draconienne. La Chine a par ailleurs rallié en 2016 l’Afghanistan, qui dispose d’abondantes ressources minérales, à son grand projet d’infrastructures des «Nouvelles routes de la soie». Mais faute de sécurité, les investissements chinois restent modestes: 4,4 millions de dollars en 2020, selon le ministère chinois du Commerce.

Biden va s’exprimer «bientôt»
Joe Biden, qui se trouve à Camp David, lieu de villégiature des présidents américains, va s’exprimer «bientôt» sur l’Afghanistan, a déclaré hier son conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan. Les Américains «peuvent s’attendre à avoir bientôt des nouvelles du président. Il est en ce moment même en contact actif avec son équipe de sécurité nationale. Il travaille dur pour gérer cette situation», a dit Jake Sullivan, interrogé sur la chaîne de télévision ABC. Il n’a pas donné de détails sur le moment ou la forme de cette intervention. C’est mardi 10 août que Joe Biden s’est pour la dernière fois exprimé publiquement et à l’oral sur le sujet, assurant qu’il ne «regrettait pas» sa décision de retirer d’ici le 31 août les derniers militaires américains d’Afghanistan, après vingt années de guerre. C’est par communiqué qu’il a ensuite annoncé le déploiement de 6.000 militaires pour sécuriser l’aéroport et évacuer quelque 30.000 Américains et civils afghans ayant coopéré avec les Etats-Unis.

CHRONOLOGIE : Les grandes dates de l’Afghanistan depuis 2001

Les talibans, chassés du pouvoir fin 2001 par une coalition internationale menée par les Etats-Unis, redeviennent les maîtres de l’Afghanistan presque vingt ans plus tard au terme d’une offensive fulgurante.
«Enduring Freedom»
Le 7 octobre 2001, moins d’un mois après les attentats du 11-Septembre qui ont fait environ 3.000 morts aux Etats-Unis, le président George W. Bush lance une vaste offensive militaire en Afghanistan après le refus du régime taliban de livrer le chef d’Al-Qaïda, Oussama Ben Laden. Le régime fondamentaliste taliban, à la tête du pays depuis 1996, abritait Ben Laden et son mouvement, responsables des attentats. Le 6 décembre, les talibans capitulent. Mise en place d’un gouvernement intérimaire présidé par Hamid Karzaï et déploiement d’une force internationale de l’Otan. Hamid Karzaï remporte en octobre 2004 la première présidentielle au suffrage universel direct de l’histoire du pays.
Une guerre oubliée
Lorsque les forces américaines envahissent l’Irak en 2003, l’attention des Etats-Unis se détourne de l’Afghanistan. Les talibans et autres groupes islamistes se regroupent dans leurs bastions du Sud et de l’Est, d’où ils peuvent facilement gagner leurs bases des zones tribales pakistanaises. Ils déclenchent une insurrection. En 2008, le président Bush décide l’envoi de renforts.
Un pic de 100.000 soldats américains
Fin 2009, Barack Obama, élu après avoir fait campagne sur la fin des guerres d’Irak et d’Afghanistan, annonce l’envoi de 30.000 soldats supplémentaires. Mi-2011, plus de 150.000 soldats étrangers sont présents en Afghanistan, dont 100.000 Américains. Oussama ben Laden est tué le 2 mai 2011 au cours d’une opération des forces spéciales américaines au Pakistan. Le 22 juin, Barack Obama annonce le début du retrait militaire avec le départ d’ici à l’été 2012 de 33.000 soldats (un premier contingent quitte l’Afghanistan en juillet 2011).
Fin des opérations de combat
En juin 2014, l’élection présidentielle est entachée de soupçons de fraudes massives, et la victoire finalement attribuée à Ashraf Ghani. Fin décembre, l’Otan met fin à sa mission de combat. Restent 12.500 soldats étrangers, dont 9.800 Américains, pour former les troupes afghanes et mener des opérations antiterroristes. L’insurrection des talibans s’étend, le groupe Etat islamique (EI) devenant également actif en 2015.
Renforts américains
En août 2017, le président Donald Trump abandonne tout calendrier de retrait et envoie des milliers de soldats. Au printemps, les forces américaines avaient largué la plus puissante de leurs bombes conventionnelles contre un réseau de tunnels et de grottes emprunté par l’EI dans l’Est, tuant 96 jihadistes. En dépit du déploiement mi-novembre de nouveaux renforts américains, les attaques meurtrières des insurgés vont s’amplifier.
Présidentielle contestée
Le 18 février 2020, Ashraf Ghani est déclaré vainqueur de la présidentielle de septembre, avec 50,64% des voix dès le premier tour, marqué par une forte abstention et des soupçons de fraude. Son principal rival Abdullah Abdullah revendique également la victoire. En mai, les deux hommes signent un accord de partage du pouvoir: Ghani conserve la présidence, Abdullah prend la direction des pourparlers de paix avec les talibans.
Accord historique
Le 29 février 2020 à Doha, les Etats-Unis signent un accord historique avec les talibans qui prévoit le retrait de tous les soldats étrangers d’ici le 1er mai 2021, en échange de garanties sécuritaires et de l’ouverture de négociations directes inédites entre les insurgés et les autorités de Kaboul. Des pourparlers interafghans s’ouvrent en septembre à Doha, mais la violence en Afghanistan s’intensifie.
Début du retrait des troupes
Le 1er mai 2021, les Etats-Unis et l’Otan entament le retrait de leurs 9.500 soldats, dont 2.500 militaires américains. D’intenses combats éclatent entre talibans et forces gouvernementales dans la région du Helmand (sud). Dans le Nord, les talibans prennent le district de Burka, dans la province de Baghlan. Mi-mai, les Américains se retirent de la base aérienne de Kandahar. Le 2 juillet, les troupes américaines et de l’Otan restituent à l’armée afghane la base aérienne de Bagram, centre névralgique des opérations de la coalition, à 50 km au nord de Kaboul. Le 8, le président américain Joe Biden déclare que le retrait de ses forces sera «achevé le 31 août».
Conquêtes-clés
Le 6 août, les talibans conquièrent leur première capitale provinciale, Zaranj (sud-ouest). Le 8, la grande ville du Nord, Kunduz, tombe à son tour. Le 12, Washington et Londres annoncent l’envoi de milliers de soldats à Kaboul pour évacuer diplomates ou ressortissants. Le lendemain, les talibans prennent Pul-e-Alam, capitale de la province du Logar, à seulement 50 kilomètres au sud de Kaboul, après avoir pris Lashkar Gah, capitale du Helmand, et Kandahar, deuxième ville du pays. Le 14, ils s’emparent de Mazar-i-Sharif dernière grande ville du Nord encore contrôlée par le gouvernement.
La chute de Kaboul
Le 15, les talibans entrent dans Kaboul et s’emparent du palais présidentiel sans combattre, après la fuite hors du pays du président Ashraf Ghani. La chute de Kaboul crée un vent de panique dans la capitale, où des milliers d’habitants s’efforçent de fuir, s’agglutinant notamment à l’aéroport où les Occidentaux préparent l’évacuation de leurs ressortissants. Le 16 au petit matin, le drapeau américain est retiré de l’ambassade des Etats-Unis à Kaboul. L’aéroport est sécurisé par l’armée américaine. Washington et ses alliés appellent les talibans à laisser partir ceux qui le souhaitent.