Les Américains et leurs alliés occidentaux quittent aujourd’hui Kaboul, dernier endroit de l’Afghanistan où ils étaient encore présents après la déferlante talibane sur le pays. Leur départ met ainsi fin à vingt années de domination militaire durant laquelle ils ne sont jamais parvenus à vaincre les forces du mouvement fondamentaliste ni asseoir les bases d’un Etat afghan tel qu’ils disaient le vouloir. L’ex-président Ashraf Ghani a été le premier à prendre la fuite le 15 août peu avant l’arrivée de ses adversaires islamistes dans la capitale. L’armée afghane pour la formation de laquelle les Etats-Unis ont dépensé des milliards de dollars s’est effondrée comme un château de cartes devant les nouveaux maîtres de l’heure, les Talibans.

Par Anis Remane
Depuis le 14 août dernier, environ 114.000 personnes dont près de 5500 citoyens américains ont été évacuées d’Afghanistan à travers un gigantesque pont aérien. Dimanche 29 août, selon le secrétaire d’Etat américain aux Affaires étrangères, Antony Blinken, il restait quelques 300 Américains au plus à évacuer du pays. La dernière phase des opérations d’évacuations a été alourdie par l’attentat de jeudi aux abords de l’aéroport de la capitale afghane, revendiqué par l’Etat islamique au Khorasan (EI-K), qui a fait une centaine de morts, dont13 militaires américains et deux britanniques.
Le spectacle du désengagement américain a rappelé à beaucoup d’observateurs celui de la défaite des Etats-Unis au Vietnam et leur départ précipité de Saigon (aujourd’hui Hô Chi Minh-Ville). Ni les situations historiques ni les contextes géopolitiques distant de plus de quarante ans ne sont les mêmes, mais, symboliquement, la comparaison n’est pas exagérée. Après vingt ans de présence en Afghanistan, et à la veille du tragique anniversaire du 11 septembre 2001, évènement déclencheur de leur arrivée dans le pays, les Etats-Unis partent avec un bilan catastrophique : 2.500 morts, une facture de plus de 2.000 milliards de dollars et une image plus que jamais écornée à l’international.
Le président Joe Biden a justifié sa décision de retirer les troupes américaines par son refus de faire perdurer plus longtemps cette guerre et par le fait que leur mission avait été accomplie avec la mort de Ben Laden, tué par les forces spéciales américaines en 2011 au Pakistan. Des « spécialistes » ont fait courir la thèse d’un deal entre l’administration américaine et les Talibans en vue de « gêner » l’empire chinois ou pour acculer l’Iran. Washington et ses alliés occidentaux discutaient hier « d’une approche alignée » pour la suite des évènements après le 31 août. Le Conseil de sécurité devait tenir également une réunion sur la situation en Afghanistan pour discuter notamment, selon la proposition de la France et du Royaume-Uni de la création à Kaboul d’une « zone protégée » pour mener des opérations humanitaires, mais la seule vraie question à poser aujourd’hui est la suivante : comment les Talibans vont-ils structurer leur pouvoir, quelle forme donneront-ils à leur régime et que feront-ils du pays reconquis ?
Le monde se rappelle que lors de leur précédent passage au pouvoir entre1996 et 2001, ils avaient imposé une version ultra-rigoriste de la loi islamique. Vingt ans après leur éviction, le profil de leurs leaders ne semble pas avoir changé depuis 1996. Dimanche 29 août, des précisions ont été données sur leur chef suprême, Hibatullah Akhundzada, qui n’est jamais apparu en public. « Il est à Kandahar. Il vit là depuis le début », a déclaré leur porte-parole, Zabihullah Mujahid. « Il apparaîtra bientôt en public », a ajouté le porte-parole adjoint Bilal Karimi. Taliban de la première heure, chef des tribunaux religieux, le mollah Akhundzada est le troisième dirigeant du mouvement depuis la création de celui-ci. Il a, comme premier adjoint, Abdul Ghani Baradar. chef de l’équipe de négociateurs des Taliban à Doha au Qatar, le 18 juillet 2021, ancien chef militaire arrêté au Pakistan puis libéré en 2018, sous pression de Washington, il devrait diriger la diplomatie, selon des observateurs occidentaux.
Derrière ces deux vétérans, Mohammad Yaqoub, fils du mollah Omar, la figure tutélaire des Talibans. Yaqoub incarne la jeune génération qui a peu ou pas connu le premier règne des Taliban en Afghanistan, dans les années 1990-2000. Il dirige la puissante commission militaire du mouvement, qui a décidé des orientations stratégiques dans la guerre contre le gouvernement afghan. Autre « fils de », Sirajuddin Haqqani est le chef du réseau Haqqani, un groupe jihadiste lié à Al-Qaïda et fondé par son père, Jalaluddin, dans les années 1980, lors de la guerre contre l’URSS. Après le retrait russe, Jalaluddin Haqqani entretient des liens étroits avec des jihadistes étrangers, dont Oussama ben Laden.
Ces responsables et d’autres « ont besoin de frontières plus ouvertes, ils ont besoin de coopération internationale, donc ils vont donner des garanties internationales. Ce n’est pas un problème pour eux, ils n’ont jamais été des djihadistes globaux, donc pour eux, ce n’est pas une concession idéologique de s’engager », déclarait récemment le chercheur français, Olivier Roy, connaisseur de l’Afghanistan. A suivre, donc. n