La plus longue guerre de l’Amérique s’est achevée au milieu de la nuit afghane. Un avion de transport militaire a décollé de Kaboul lundi, une minute avant minuit heure locale, en avance sur la date limite du 31 août fixée par le président Joe Biden, avec à son bord des soldats, de l’armement et l’ambassadeur des Etats-Unis.

Par Paul HANDLEY
C’était l’épilogue d’un pont aérien frénétique ayant permis d’évacuer d’Afghanistan plus de 120.000 personnes fuyant le nouveau régime des talibans, qui avaient repris le pouvoir deux semaines plus tôt, 20 ans après en avoir été chassés par les Etats-Unis. L’Afghanistan, qui avait déjà repoussé l’Empire britannique et l’URSS, a ainsi réservé le même sort à la superpuissance mondiale. Cette guerre suivie de loin depuis des années par les Américains s’est brutalement rappelée à eux lors de la mort de 13 militaires américains dans un attentat suicide revendiqué pat le groupe Etat islamique au Khorasan (EI-K). Après près d’un an et demi sans décès américain en Afghanistan, l’image de Joe Biden, main sur le coeur devant leurs cercueils, restera dans les mémoires. Cinq de ces soldats tués n’avaient que 20 ans et venaient donc de naître quand Al-Qaïda, basée en Afghanistan et protégée par les talibans, a commis les attentats du 11 septembre 2001, qui ont déclenché la guerre. Ironie de l’histoire, ce sont les talibans qui ont en partie assuré la sécurité du retrait américain, menacé par l’EI-K. «Les talibans ont été très pragmatiques et très professionnels», a noté lundi le général Kenneth McKenzie, chef du commandement central de l’armée américaine. Premier front de la «guerre contre le terrorisme» après le 11-Septembre, l’Afghanistan a été rapidement relégué au second plan lorsque George W. Bush a décidé d’envahir aussi l’Irak, en 2003, pour chasser Saddam Hussein du pouvoir. Plutôt que de quitter ces deux pays après de premières victoires, les Etats-Unis les ont occupés pour tenter d’en faire des démocraties à leur image. En Afghanistan, le gouvernement soutenu par Washington s’est révélé corrompu et inefficace, pendant que les insurgés talibans poursuivaient leur lutte. Ce sont les civils et l’armée afghane qui ont le plus souffert de ces erreurs, avec des dizaines de milliers de morts et autant de blessés. Mais les Etats-Unis ont eux aussi payé un prix énorme, avec 2.350 morts et un coût financier évalué à 2.300 milliards de dollars par la Brown University.
La fin
C’est Donald Trump qui a amorcé le retrait américain. L’ancien président, qui avait promis de mettre un terme aux «guerres sans fin», s’est d’abord heurté aux résistances du Pentagone et a même porté dans un premier temps à 16.000 les effectifs militaires en Afghanistan, sans grand effet sur les talibans. Il a alors ouvert des négociations bilatérales avec les insurgés, qui se sont soldées par un accord de retrait au 1er mai, en échange duquel les talibans s’engageaient à négocier avec le gouvernement de Kaboul et promettaient de ne pas attaquer les soldats américains dans l’intervalle. Mais les talibans ont accéléré leur offensive contre l’armée afghane, très dépendante des Etats-Unis. Quand Joe Biden est arrivé à la Maison Blanche en janvier, il ne restait plus que 2.500 soldats américains en Afghanistan. Après une période de réflexion, le président démocrate a décidé à la mi-avril d’achever le retrait, mais quatre mois plus tard que prévu. «Nous sommes allés en Afghanistan à cause d’un attentat épouvantable il y a 20 ans», a expliqué M. Biden. «Cela n’explique pas pourquoi nous devrions rester en 2021.» «Il est temps d’achever la guerre sans fin», a-t-il dit. Et la guerre s’est achevée, mais plus vite que ne le prévoyaient les responsables américains. Ils pensaient avoir le temps d’évacuer les civils désireux de fuir les talibans et d’échapper aux comparaisons avec le douloureux souvenir de la chute de Saïgon et de la photo qui a immortalisé la défaite américaine au Vietnam: des réfugiés embarquant à bord d’un hélicoptère sur le toit d’un immeuble. «Il n’y aura personne qu’il faudra évacuer par les airs du toit d’une ambassade américaine en Afghanistan. Ce n’est pas du tout comparable», assurait Joe Biden le 8 juillet. Cinq semaines plus tard, alors que les talibans entraient dans Kaboul sans rencontrer de résistance et que le président Ashraf Ghani fuyait discrètement le pays, des hélicoptères de transport Chinook évacuaient des diplomates américains de l’ambassade des Etats-Unis. La guerre, qui a commencé à une époque où ni les smartphones ni les réseaux sociaux n’existaient, s’est achevée sur une vidéo devenue virale d’un lieutenant-colonel du corps des Marines, Stuart Scheller, demandant des comptes à sa hiérarchie. «Les gens sont en colère parce leurs supérieurs hiérarchiques les ont laissés tomber», dit-il. «Et aucun d’eux ne lève sa main pour prendre ses responsabilités et dire: +on a tout gâché+.» Stuart Scheller a depuis été relevé de ses fonctions.
(Source AFP)