Les talibans ont à nouveau différé samedi l’annonce de leur gouvernement, dont la composition pourrait donner le ton des années à venir en Afghanistan, où le nouveau régime reste confronté à une poche de résistance armée dans la vallée du Panchir.

Par David FOX
Près de trois semaines après le retour au pouvoir du mouvement islamiste, la fumée blanche se fait toujours attendre à Kaboul, où la population reste dans l’expectative, tout comme la communauté internationale. Deux sources talibanes ont prévenu l’AFP qu’il n’y aurait aucune annonce faite samedi sur le futur gouvernement. La situation dans le Panchir, l’un des derniers foyers d’opposition armée au nouveau régime, pourrait expliquer le retard pris pour présenter le nouvel exécutif, initialement pressenti pour être dévoilé vendredi. Bastion antitaliban de longue date, cette vallée, enclavée et difficile d’accès située à environ 80 kilomètres au nord de la capitale, est le théâtre depuis lundi et le départ des dernières troupes américaines du pays de combats entre les forces talibanes et le Front national de résistance (FNR). A Kaboul vendredi soir, des rafales ont retenti, tirées pour célébrer une victoire talibane dans le Panchir que des rumeurs notamment sur les réseaux sociaux disaient acquise. Mais les talibans n’ont fait aucune annonce officielle et un habitant du Panchir a affirmé à l’AFP par téléphone que ces annonces étaient fausses.

«La résistance continue»
Selon les services d’urgence de la capitale, deux personnes ont été tuées et 20 autres blessées dans ces tirs de joie qui ont conduit le porte-parole en chef des talibans, Zabihullah Mujahid, à exhorter sur Twitter ses partisans à arrêter de «tirer en l’air» et à «remercier Dieu à la place». Réfugié dans la vallée du Panchir, l’ancien vice-président Amrullah Saleh a évoqué une «situation très difficile» dans un message vidéo diffusé vendredi soir, tout en assurant que la «résistance continuïaitû et continueïraitû». Selon Ahmad Massoud, qui mène la résistance dans la vallée, les talibans auraient proposé d’attribuer deux sièges au FNR dans le gouvernement qu’ils veulent créer. Et ce «alors que nous demandions un meilleur avenir pour l’Afghanistan. Nous n’avons même pas considéré» leur offre, a ajouté mercredi le fils du commandant Ahmed Shah Massoud assassiné en 2001 par Al-Qaïda, estimant que les talibans avaient «choisi le chemin de la guerre». Depuis leur retour au pouvoir à l’issue d’une offensive militaire éclair qui a pris de court le gouvernement en place et la communauté internationale, les talibans se sont efforcés de montrer un visage modéré et ont multiplié les gestes d’ouverture. Ils ont notamment promis un gouvernement «inclusif» et ont noué des contacts ces dernières semaines avec des personnalités afghanes qui leur sont opposées, comme l’ex-président Hamid Karzaï, ou l’ancien vice-président Abdullah Abdullah. Mais rien n’a filtré à ce stade sur leurs véritables intentions ni sur la place qu’ils entendent accorder à des représentants de l’opposition ou aux minorités. La composition de leur exécutif fera donc figure de test sur leur réelle volonté de changement. Plusieurs pays ont répété vendredi que le nouveau régime serait jugé sur ses actes. Le président russe Vladimir Poutine a espéré que les talibans de comporteront de manière «civilisée» et Pékin les a appelés à «rompre» définitivement avec les groupes terroristes.

«Réellement inclusif»
Le secrétaire d’Etat américain Antony Blinken, qui sera de lundi à mercredi au Qatar, a de son côté espéré que le gouvernement mis en place par les talibans serait «réellement inclusif», avec «des non-talibans qui seraient «représentatifs des différentes communautés et des différents intérêts en Afghanistan». Très attendus sur la question du droit des femmes – la communauté internationale gardant en mémoire la brutalité à leur égard lors du premier régime taliban (1996-2001)-, les nouveaux maîtres du pays ont assuré que ces droits seraient respectés. Mais ils ont dans le même temps laissé entendre qu’il pourrait n’y avoir aucune femme ministre, leur présence relevant plutôt des échelons inférieurs. Une perspective contre laquelle se sont élevées plusieurs militantes qui ont manifesté jeudi à Hérat puis vendredi à Kaboul. Au-delà des questions sécuritaires, qu’elles soient liées à la vallée du Panchir ou à la menace de la branche locale de l’Etat islamique, l’urgence pour le nouveau régime sera avant tout économique. Ravagée par plus de quatre décennies de conflit, l’économie afghane est en lambeaux, privée d’une aide internationale dont elle dépend largement et qui a été en grande partie gelée. «L’Afghanistan fait face à une catastrophe humanitaire imminente», a prévenu vendredi l’ONU, qui tiendra le 13 septembre à Genève une réunion entre Etats membres afin d’accroître l’aide humanitaire au pays. En première ligne dans les négociations internationales avec les talibans, le Qatar a indiqué de son côté qu’il espérait voir s’ouvrir des «corridors humanitaires» dans les aéroports afghans d’ici 48 heures.
(Source AFP)