Le troisième jour du procès de l’affaire relative au montage automobile, impliquant de hauts ex-responsables, a été marqué par la convocation de Saïd Bouteflika à la barre. La présence du frère et ex-conseiller du président Abdelaziz Bouteflika déchu dans l’enceinte du tribunal de Sidi M’hamed a eu l’effet d’une onde de choc tant sa présence au procès était inattendue.

Les participants et présents étaient tous en émoi et se bousculaient pour apercevoir Saïd Bouteflika, arrivé à 17H15 au tribunal dans un fourgon cellulaire, en présence d’un dispositif policier des plus renforcés. Transféré depuis la prison militaire de Blida où il purge une peine de 15 ans de prison, le frère de l’ex-président a été convoqué par le juge d’instruction, puisque cité par de nombreux accusés et à leur tête Ali Haddad, le patron du groupe ETRHB, au sujet du financement de la campagne de l’élection présidentielle avortée. Il faut dire que Haddad a révélé que Saïd Bouteflika lui avait demandé de prendre une importante somme d’argent au siège de la campagne pour les apporter aux locaux de son entreprise à Dar El-Beïda. Selon les propos du patron du groupe ETRHB, Saïd Bouteflika l’avait également chargé de collecter de l’argent auprès des hommes d’affaires pour financer la campagne électorale. Mais devant le juge, Saïd Bouteflika s’est muré dans le silence.
Il a refusé de répondre à toutes les questions le sourire aux lèvres. Le silence de Saïd qui a décontenancé le juge n’est pas resté sans conséquences. Le président de l’audience a ordonné, en effet, de faire sortir Saïd Bouteflika de la salle, lequel a été reconduit à bord d’un véhicule de la Gendarmerie nationale. L’audience s’est poursuivie par l’audition de la partie civile dans l’affaire de montage automobile, tandis que l’audience de dimanche sera consacrée au réquisitoire du procureur de la République

Haddad : «J’ai été chargé de récupérer l’argent de la campagne du 5e mandat»
Il faut dire que le passage, dans la matinée, de l’homme d’affaires Ali Haddad devant le juge a été riche en informations. « J’ai été chargé par Saïd Bouteflika de récupérer l’argent destiné au financement de la campagne électorale du 5e mandat, d’un montant de 700 à 800 milliards de centimes », a-t-il indiqué au juge, tout en précisant avoir reçu, le 25 janvier 2019, un appel téléphonique émanant du frère de l’ex-président pour solliciter son aide lors de la campagne électorale du 5e mandat. « Il m’a donné une liste des personnes qui seront chargées de cette campagne », a-t-il soutenu. Selon les déclarations de Haddad, Saïd Bouteflika l’aurait chargé de récupérer l’argent de la campagne se trouvant au niveau de la permanence de Hydra, soit entre 700 et 800 milliards de centimes. Mais Haddad révèlera que « lorsque le directeur des finances de la campagne devait récupérer l’argent en question, il n’a trouvé que 130 millions DA au niveau de la trésorerie du groupe Haddad ».
Toutefois, Haddad a nié avoir été chargé par Saïd Bouteflika de « collecter l’argent de la campagne mais seulement de récupérer la somme d’argent qui se trouvait au niveau de la permanence de Hydra ».
Dans ce cadre, l’accusé a reconnu avoir participé au financement de la campagne avec Hacène Arbaoui qui a donné 20 voitures et 20 milliards de centimes. Le témoin à la barre qui a succédé à Haddad est le directeur des finances de la campagne présidentielle, Chaïb Mahmoud, en l’occurrence. Face aux questions du juge concernant le compte sur lequel étaient versés les fonds destinés à la campagne, Chaib a soutenu que l’argent « était déposé sur un compte du CPA au nom du directeur de campagne Abdelmalek Sellal puis au nom d’Abdelghani Zaalane ». Il a précisé qu’on lui a demandé de « retirer dudit compte un montant de 19,5 milliards de centimes en trois fois, précisant avoir remis l’argent au dénommé Hadj Saïd, chef de cabinet du FCE ». De son côté, Hadj Saïd a reconnu avoir en effet reçu un montant supérieur à 19 milliards de centimes qu’il a déposé au niveau de la trésorerie du groupe d’Ali Haddad à Dar El-Beïda (Alger).

Achaïbou accable Bouchouareb et dédouane Sellal
Abderahmane Achaïbou, représentant exclusif de la marque KIA, dont il a été dépossédé par l’ancien ministre Abdeslam Bouchouareb, l’a vigoureusement accablé lors de son audition par le juge. « On avait saisi Abdelmalek Sellal, il avait fait son travail, en m’expliquant qu’il n’avait aucune autorité sur Abdeslam Bouchouareb.
On avait ensuite écrit à Tebboune en sa qualité de Premier ministre, mais également à Mahdjoub Bedda. Toutefois, nos requêtes sont restées lettre morte », explique-t-il au juge. Et d’enchaîner : « Du jour au lendemain, la société KIA m’a fait savoir qu’elle ne voulait plus poursuivre de partenariat avec moi, préférant travailler avec Arbaoui, alors que je suis le doyen de l’activité ». Achaïbou évoque d’ailleurs à ce sujet des « manœuvres diaboliques de la part de Abdeslam Bouchouareb ». S’agissant de la marque Ford, dont il était également en charge en sa qualité de représentant en Algérie, Achaïbou explique avoir déposé, en 2016, un dossier pour la mise en place d’une usine de montage. Toutefois, et sur pression de Bouchareb, ils l’ont donné à quelqu’un qui n’a aucune expérience dans le domaine.
« J’avais en 2016 un rendez-vous avec le directeur général de Ford et le jour même, Bouchouareb avait déposé un dossier. Le directeur de Ford m’avait dit qu’il voulait bien travailler avec moi, mais il ne savait pas quoi faire face à la demande de Bouchouareb », soutient Achaibou.
Omar Rebrab : « Oulmi a acheté à Hydra une villa à Bouchouareb en contrepartie de l’octroi de la marque Volkswagen »
Omar Rebrab a été également, pour sa part, auditionné par le juge. Rebrab a révélé à cette occasion que Mourad Oulmi, propriétaire de Sovac, a offert une villa de plusieurs milliards à Hydra à Abdeslam Bouchouareb en contrepartie de l’octroi de la marque Volkswagen. « Il n’y a pas du tout de montage de véhicules en Algérie, les voitures sont montées en Europe. A leur arrivée en Algérie, on démonte les pneus, les pare-chocs et quelques petites pièces qui sont remontés pour faire croire à l’existence de l’activité de montage», a-t-il révélé. Avant d’enchaîner : « On ne fait pas du SKD, Monsieur le juge, on fait du RKD ».
Sur sa lancée, Omar Rebrab a évoqué la marque Hyundai, dont leur groupe était le représentant historique en Algérie, pour dire qu’elle avait été donnée par Abdeslam Bouchouareb à Mahieddine Tahkout.
« Nous avions, pourtant acquis une longue expérience et un savoir-faire nécessaires pour faire du véritable montage avec un taux d’intégration progressif », dit-il encore, en parlant également de nombreux projets qui sont actuellement bloqués pour des raisons politiques.
Ainsi, davantage que les deux premiers jours du procès qui a débuté mercredi dernier, l’affaire dite du scandale du montage automobile a viré, hier, au grand déballage sur le système de financement présumé de la campagne avortée de l’ancien président Bouteflika pour un 5e mandat… Affaire à suivre.