Le deuxième jour du procès en appel de «l’affaire» du montage automobile et du financement occulte de la campagne de Bouteflika a été marquée, hier, par l’audition de l’ancien ministre de l’Industrie Youcef Yousfi. Le responsable, en poste entre août 2017 et avril 2019, et condamné en mars dernier à cinq ans de prison, a clamé son innocence de tout «octroi d’indus avantages». Son seul but, à l’instar de ses coaccusés Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, n’aurait été que de «promouvoir l’investissement». Les «erreurs» de gestion, que reconnaît l’ancien ministre, s’expliquent par l’impréparation de son secteur, l’urgence économique ou encore les «insuffisances» du cahier des charges imposé aux opérateurs du montage automobile.
Il invoquera le fonctionnement interne du ministère, le processus de sélection des dossiers, mais aussi la limite de ses attributions en tant que ministre. Youcef Yousfi, à qui la juge de la Cour d’Alger a demandé à plusieurs reprises d’expliquer les critères de choix des opérateurs, a notamment fait savoir que sa mission n’était pas d’étudier la conformité des dossiers d’investissement soumis au ministère. «Un ministre n’est pas un fonctionnaire, le ministre est un homme d’action, il ne traite pas les dossiers», précise le prévenu, avant d’ajouter qu’il signait les dossiers suite à leur passage au Conseil d’évaluation technique (CET) du ministère : «Le ministre reçoit l’avis du CET et une fiche de l’entreprise. Chaque année, je signe des centaines de décisions, je fais confiance aux personnes qui travaillent avec moi.» Le même responsable ajoute que l’octroi des avantages ne se faisait pas à «son niveau» mais plutôt au Conseil national d’investissement (CNI). Il a par ailleurs fait savoir, en réponse à la juge qui lui a demandé s’il s’était soucié de la conformité des dossiers, «s’il y avait eu 10 dossiers, oui je l’aurais fait. Mais avec des centaines, ce n’était pas possible». Déclarant en ce sens qu’il avait été débordé par l’ampleur de la tâche, c’est cette «situation» qui expliquerait également la «prolongation» du délai de mise en conformité accordée à l’opérateur Ahmed Mazouz. «Je suis arrivé au ministère le 17 août 2017, lui (Mazouz) a déposé son dossier le 12 septembre. Nous étions débordés et nous ne lui avons pas répondu dans les temps. Oui, c’est une faille de notre part, mais j’étais aussi méfiant. Il y avait des dizaines des dossiers que l’on me pressait de signer». Dans ce contexte, et alors que Ahmed Mazouz aurait malgré tout importé du matériel, «en février ses équipements sont arrivés au port, il ne pouvait pas les dédouaner sans la signature de l’avis technique (…) nous lui avons répondu». Une régulation décalée que l’ancien ministre justifie par le décret imposant de «prendre toutes les mesures pour encourager l’investissement».
L’ex-ministre évoque aussi, et à demi-mot, une forme d’improvisation dans la gestion d’un secteur nouveau pour le pays : «Il y avait des insuffisances dans le cahier des charges, rien n’était parfait et nous n’avions pas d’expérience.» Youcef Yousfi, qui a toutefois réfuté hier tout favoritisme, lui, qui s’est «opposé à la limitation de la liste des 5+5» opérateurs, pour lui préférer la liste des «40 opérateurs», a par ailleurs ajouté que la décision de conserver le projet de A. Mazouz avait un but purement économique : «Oui, nous avions le choix de le refuser, mais c’était perdre un investisseur, des emplois. Si je l’avais fait, on me jugerait aujourd’hui pour cela». Quant à «l’autre» solution, modifier le décret pour se conformer aux formes légales : «je pouvais ainsi changer le décret, mais c’est au moins six mois de procédure» un temps «perdu», explique-t-il en substance, alors que le but était de «diversifier l’économie du pays».
Quant à la question des avantages que percevaient les opérateurs après accord favorable du CNI, Youcef Yousfi les justifie en expliquant qu’il s’agit d’investissement à long terme. «Les avantages que donne l’Etat sont des investissements pour le futur est un encouragement aux investissements. Il n’y a pas un pays qui ne le fait pas (…) sans parler des emplois créés, l’Etat récupère les montants de ces avantages en quelques années sous forme d’impôts et de taxes». En ce sens, c’est toute la politique de montage automobile qui a été justifiée hier par l’ex-ministre ; une «nécessité», précise-t-il, en rappelant les chiffres et montants d’importation de 2015. Le but de l’ancien gouvernement aurait ainsi été d’arriver à l’exportation si on lui avait accordé le temps nécessaire. «Un investissement ne se fait pas en un an. Il faut le juger au bout de 5 ou même de 10 ans. Et surtout ne pas le casser à la moindre erreur».
La question du financement «occulte» de la campagne de Bouteflika n’a été par contre que brièvement abordée. Elle a cependant mis en avant une «coïncidence» que le prévenu a lui-même qualifié «d’étrange». La juge de la Cour d’Alger a en effet posé la question de l’enchaînement suspect entre la contribution de l’homme d’affaires A. Mazouz, et un accord obtenu auprès du ministère. Ahmed Mazouz aurait ainsi déposé en février 2019 la somme de 39 milliards de centimes sur le compte de campagne, avant de recevoir «le lendemain» un avis favorable pour un projet économique. Youcef Yousfi a toutefois nié toute collusion : «Je n’ai jamais été contacté pour cela (…) Mazouz voulait répondre à un appel d’offres concernant des minibus». L’ancien ministre ajoute par ailleurs qu’il ne traitait jamais directement avec les hommes d’affaires. «Je ne recevais pas les opérateurs. Ils étaient dirigés vers les différents services du ministère».
Procès qui doit encore se poursuivre durant les prochains jours avec l’audition de plusieurs opérateurs impliqués dans la politique de montage automobile. La première journée d’audience avait, pour rappel, été marquée samedi matin par les très médiatisées et très surprenantes déclarations d’Ahmed Ouyahia. L’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal, avait quant à lui été entendu dans l’après-midi, ses principales déclarations se sont concentrées sur le caractère légal de ces décisions. <