Le procès en appel des hauts responsables impliqués dans l’affaire dite «Montage automobile» et financement occulte de la campagne électorale du président déchu Bouteflika, a repris hier au tribunal de Sidi M’Hamed après deux reports. Les principaux accusés, les ex-Premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, ont nié en bloc les charges retenues contre eux, le grand responsable à leurs yeux est l’ancien ministre Abdesselam Bouchouareb, en fuite à l’étranger, et demandé la convocation de l’ex-chef de l’Etat comme témoin.

L’ensemble des accusés étaient présents et ont répondu à l’appel du président du tribunal, les deux anciens Premiers ministres Ahmed Ouyahia, Abdelmalek Sellal, deux anciens ministres de l’Industrie Youcef Yousfi, Mahdjoub Bedda, l’ancienne wali de Tipasa, Nouria Zerhouni ainsi que les patrons et hommes d’affaires Ali Haddad, Mohamed Bairi, Hassan Larbaoui, Ahmed Mazouz et Farès Sellal. Il faut dire que lors du procès, les avocats des deux ex-Premiers ministres ont plaidé la non-compétence du tribunal de Sidi M’Hamed à juger l’affaire. Ils ont invoqué pour ce faire l’article 177 de la Constitution qui énonce qu’«il est institué une Haute Cour de l’Etat pour connaître des actes pouvant être qualifiés de haute trahison du Président de la République, des crimes et délits du Premier ministre, commis dans l’exercice de leur fonction. La composition, l’organisation et le fonctionnement de la Haute Cour de l’Etat, ainsi que les procédures applicables, sont fixés par une loi organique». Face à la demande de la défense, le président du tribunal a présenté un contre argument qui se décline à travers l’article 213. Lequel article énonce que «les lois ordinaires en vigueur érigées par la présente Constitution en lois organiques demeurent applicables jusqu’à leur modification ou remplacement suivant les procédures constitutionnelles». Cette fin de non-recevoir à la doléance des avocats de Sellal et d’Ouyahia a permis l’ouverture du procès.

Ouyahia : «Je ne suis pas un corrompu»
Lors du procès, Ahmed Ouyahia a plaidé l’innocence en récusant du tout au tout les accusations portées contre lui. «Je n’ai rien à avoir avec la corruption. Je tiens à vous dire que suis nommé quatre fois comme chef de gouvernement, je connais très bien la mission d’appliquer le programme du Président et les intérêts supérieurs de mon pays et de la Nation», a-t-il lancé. Avant d’enchaîner : «On m’a accusé d’avoir établi par népotisme une liste de personnes pour le montage de véhicules, alors que j’ai juste veillé sur les intérêts de mon pays.» Dans le même ordre d’idée, il lance, «s’agissant de dilapidations de deniers publics, je n’ai signé aucun contrat». «Je peux vous dire qu’on m’a accusé de corruption, mais qu’on me donne le nom de cet homme qui m’a corrompu, je sors de chez moi sous garde, je rentre à mon bureau sous garde, je me demande quand et qui m’a corrompu ?». Intervenant au sujet des fausses déclarations, il explique : «J’ai servi l’Etat et je ne me suis rendu coupable d’aucun abus de fonction, je n’ai reçu ni pot de vin ni je n’ai blanchi de l’argent. Je n’ai pas fait de fausses déclarations, la preuve, c’est que j’ai fait des dépôts d’argent dans une banque publique. Mon épouse ne possède rien.» «A propos des entreprises de mes enfants, j’en ai informé le président par loyauté et du fait de notre relation quotidienne», a-t-il ajouté admettant néanmoins «avoir oublié de déclarer quelques biens», et qu’il «ne s’agit pas là de fausse déclaration». Intervenant en outre concernant la dépossession d’Achaibou et Cevital des marques KIA et Hyundai, Ouyahia lance à ce sujet : «Ce sont les Coréens qui ont attribué la marque KIA à Larbaoui, Hyundai est reprise par Tahkout sur décision des Coréens, le gouvernement n’a rien à voir dans ces affaires.»

Sellal charge Bouchouareb et appelle Bouteflika comme témoin
Lors de l’audience, Sellal a eu des mots qui en disent long sur son amertume : «J’ai élevé mon fils de manière à ce qu’il ne lève pas les yeux devant moi», a-t-il lancé au juge d’un air hagard, avant de préciser que «j’ai pleuré moi et mon fils le jour où nous sommes rentrés menottés au tribunal». Aussi à cette occasion, Abdelmalek Sellal a demandé la convocation comme témoin de l’ancien président de la République Abdelaziz Bouteflika. «En ma qualité d’ancien Premier-ministre, ma mission consistait, sur le plan légal, à mettre en œuvre le programme du président de la République, adopté par le Parlement, et dont le premier responsable est l’ancien président de la République qui devrait comparaitre comme témoin dans cette affaire», a-t-il lancé à propos. Il faut dire à ce sujet que le juge a expliqué à Sellal sa responsabilité en tant que Premier ministre dans la passation de marché en faux avec la réglementation en vigueur. En réponse Sellal a soutenu que sous Bouteflika, «la justice était inexistante». Plus précisément, il avait lancé qu’«il n’y avait ni pouvoir judiciaire ni pouvoir législatif ni aucune autorité en dehors de lui». «Le seul pouvoir qu’on connaissait est celui du Président», a-t-il insisté. Dans le même temps, il avait expliqué qu’il n’avait aucune autorité sur le ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb, lui aussi jugé dans la même affaire, mais par contumace, étant en fuite à l’étranger. «J’étais juste chargé d’exécuter le programme présidentiel», a-t-il insisté. Le dernier à passer à la barre a été Youcef Yousfi qui a déclaré qu’il a hérité d’un ministère de l’Industrie en très mauvaise situation. Ce procès intervient à la suite de l’appel interjeté par le Parquet et le collectif de défense contre le verdict prononcé, le 10 décembre 2019, par le tribunal de Sidi M’hamed, condamnant, notamment les anciens Premiers ministres, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, respectivement à 15 et 12 ans de prison ferme pour dilapidation de derniers publics, octroi d’indus avantages et abus de fonction dans l’affaire du montage automobile.
Auparavant, le tribunal de Sidi M’hamed avait prononcé la privation d’Ouyahia de ses droits civils et politiques et la saisie de tous les revenus et biens acquis illicitement. Nous y reviendrons.