L’affaire de l’ex-espion russe retourné par les services secrets britanniques, retrouvé inanimé avec sa fille dans un jardin public à Salisbury au Royaume-Uni, évolue comme beaucoup d’observateurs l’ont prédit.

Sa première partie se conclue par des mesures de rétorsion et des sanctions prises par Londres contre Moscou et l’annonce hier par la Première ministre Theresa May de l’expulsion de 23 diplomates russes et le gel des contacts bilatéraux. Sa seconde partie demeure encore inconnue car elle fait partie d’une crise qui ne fait que commencer et rappelle les heures chaudes de la guerre froide.
Son caractère visible se manifeste aujourd’hui par la très forte perturbation des relations politiques et diplomatiques entre les deux pays et le soutien attendu des grandes capitales occidentales au Royaume-Uni. Il se traduit également par le boycott politique par les autorités britanniques du Mondial russe de football (lire article de Mohamed Touileb) en juin prochain. Son enjeu, bien qu’ayant de multiples facettes et concerne entre autres des dossiers aussi divers que l’Ukraine et le nucléaire iranien, semble en relation étroite avec le théâtre de guerre syrien et l’appui déterminant de Moscou au régime de Bachar al-Assad que les puissances occidentales veulent voir hors du jeu politique dans son pays. Dans son communiqué, hier, la Première ministre Theresa May a jugé que la Russie est «coupable» de l’empoisonnement sur le sol britannique de l’ex-espion russe retourné par les services britanniques. « Il n’y a pas d’autre conclusion que celle selon laquelle l’État russe est coupable de la tentative de meurtre » ayant visé Sergueï Skripal, 66 ans, et sa fille Ioulia, 33 ans, a déclaré la dirigeante devant le parlement britannique. « Cela constitue un usage illégal de la force par l’État russe contre le Royaume-Uni », a ajouté Theresa May, qui s’exprimait après l’expiration, mardi à minuit, d’un ultimatum qu’elle avait fixé à la Russie pour fournir des explications sur l’empoisonnement, survenu le 4 mars à Salisbury dans le sud-ouest de l’Angleterre. « Il était juste d’offrir à la Russie l’opportunité de fournir une explication mais sa réaction trahit un mépris total pour la gravité de ces événements », a-t-elle dit, insistant: « Ils n’ont fourni aucune explication crédible ».
« Au lieu de cela, ils ont traité l’utilisation d’un agent neurotoxique militaire en Europe avec sarcasme, mépris et défiance », a ajouté la Première ministre. A propos des 23 diplomates russes expulsés du Royaume-Uni et qui ont « une semaine pour quitter le pays », Mme May a affirmé que ce sont « des agents du renseignement non déclarés ». Selon elle, la substance utilisée appartient au groupe des agents toxiques « Novitchok », mis au point par la Russie à l’époque soviétique.

Le Kremlin n’admet pas les accusations sans preuves
La Première ministre britannique a également estimé qu’à la suite de « cet acte épouvantable » contre le Royaume-Uni, la relation entre les deux pays ne pouvait « pas être la même » qu’auparavant. « Nous allons donc suspendre tous les contacts bilatéraux de haut niveau prévus entre le Royaume-Uni et la Russie », a-t-elle dit, précisant que cela incluait « la révocation de l’invitation faite au ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov de visiter » le Royaume-Uni.
La cheffe du gouvernement britannique a également demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU, qui devait se tenir hier à 19H00 GMT, a annoncé la présidence néerlandaise en exercice de la plus haute instance de l’ONU.
Le Royaume-Uni y « informera » le Conseil sur l’empoisonnement de l’ex-espion russe, avait-elle ajouté. A Londres, l’ambassade de Russie a immédiatement dénoncé dans un communiqué la réaction britannique, la qualifiant d’«hostile, inacceptable et injustifiée ». Le Kremlin, lui, a clamé de nouveau hier matin, peu avant l’annonce de ces sanctions, son innocence en soulignant qu’il « n’admet pas » les accusations « sans preuves » et les ultimatums des autorités britanniques. Son porte-parole Dmitri Peskov a espéré « que le bon sens l’emportera ». « La Russie n’a aucun rapport avec ce qui s’est passé au Royaume-Uni », a-t-il réaffirmé. Mais il semble qu’il n’a pas été écouté dans un dossier qui tourne à la campagne occidentale anti-russe. Les principaux alliés du Royaume-Uni, France, Union européenne, Allemagne, Etats-Unis, ont, en effet, apporté leur soutien aux Britanniques. Le président du Conseil européen Donald Tusk a estimé hier à Helsinki, sans donner de preuves, que la Russie était « très probablement » derrière cette « attaque brutale » et annoncé qu’il allait demander à mettre le sujet à l’agenda du sommet européen prévu la semaine prochaine. L’Otan a de son côté sommé la Russie de répondre aux questions posées par le Royaume-Uni et dénoncé hier l’empoisonnement de M. Skripal comme « une violation flagrante des normes et accords internationaux » sur les armes chimiques. Mardi dernier, à l’issue d’une conversation téléphonique avec Theresa May, le président américain Donald Trump avait estimé que la Russie devait apporter des réponses « sans ambiguïté » sur cet empoisonnement, selon la Maison-Blanche. « Les deux dirigeants estiment qu’il doit y avoir des conséquences pour ceux qui usent de ces armes odieuses en violation flagrante des normes internationales », a ajouté la Maison-Blanche. Ces conséquences qu’ils ont évoquées résonnent encore une fois fortement d’un air de guerre froide. Une tonalité confirmée hier par Theresa May qui a dit regretter « la voie » suivie par le président russe Vladimir Poutine en matière diplomatique. « Beaucoup d’entre nous ont tourné leurs regards avec espoir vers la Russie post-soviétique. Nous voulions une meilleure relation et il est tragique que le président Poutine ait choisi de suivre cette voie », a-t-elle dit. Pour rajouter au scénario d’une nouvelle guerre froide, Vil Mirzaïanov, présenté par des médias occidentaux comme « l’un des « pères » des « Novitchok », qui vit désormais aux États-Unis, a affirmé que la Russie était le seul pays capable de produire et déployer un agent innervant aussi puissant.