Reporters : On a vite présenté votre roman «1994» comme un clin d’œil au «1984» de George Orwell. En le lisant, on ne trouve aucun motif de comparaison, mais aucun, même superficiel, avec le texte du grand écrivain anglais.

La critique louche-t-elle à ce point ? Est-ce qu’on lit vraiment ce qui sort dans les librairies, selon vous ? Je parle des journalistes spécialisés et des critiques…
Adlène Meddi : Ah non, je ne vais pas commencer par critiquer les critiques ! Il est vrai que le titre peut, à première vue, désarçonner, mais je voulais en fait inscrire le texte dans du «vécu» et non dans une dystopie comme «1984» ou même «2084» de Boualem Sansal. Un vécu passé au crible de la fiction et d’une certaine «esthétique de la cruauté» pour reprendre Kamel Daoud. Je voulais frapper les imaginaires à partir de cette première approche physique du livre, son titre et cette photo de couverture, une photo de l’artiste Ammar Bouras prise lors d’affrontements à côté de la salle Harcha, à Belcourt… Je voulais aussi rester dans la tradition du roman noir où l’on cherche toujours à étonner, à surprendre avec des titres originaux, peu ordinaires. Cela peut paraître laborieux comme explication, mais c’est tout cela à la fois. Et pour être franc, ce titre s’est imposé à moi dès les premiers «moments» de l’élaboration du roman. Avant même de l’écrire, «1994» était là inscrit sur une couverture imaginaire dans ma tête !

On vous le dit : «1994» est un texte fort, peut-être l’un des meilleurs, sinon le meilleur dans le genre «polar», sorti chez nous en français en 2017. Cela vous gêne-t-il qu’on le considère à partir de son titre uniquement ou qu’on le présente – comme ça, «à l’emballé», comme une fiction rappelant certes un monument de la littérature du XXe siècle ? Ou prenez-vous cela comme un compliment qui peut aider à sa vente ?
Lors d’une récente rencontre-débat à Bouzguène en Kabylie, quelqu’un m’a fait remarquer que «1984» était universel et que «1994» était comme endémique, une date à nous, un repère algérien. Je l’ai ressenti comme une manière de planter dans l’imaginaire – le nôtre ou celui d’autres ailleurs – un jalon dans ce que nous partageons de ces années-là, de cette «longue nuit», pour vous reprendre vous-même. Ce roman noir s’installe petit à petit dans les discussions des amis et de quelques lecteurs en se faisant appeler «94» tout simplement. C’est une sorte de début : on commence à nommer des choses qu’on n’arrive pas collectivement à nommer ou à trop regarder en face. Est-ce que cela aide à la vente un titre pareil ? Franchement, vivons-nous dans un écosystème où les repères d’un éventuel marché du livre permettent la moindre projection ? Je ne le crois pas.

Indiscutablement, il y a dans votre roman, et dans celui qui le précède d’ailleurs, au-delà de l’histoire qu’il raconte, un abécédaire de la «décennie rouge», des mots, des formules et des tournures que j’appellerai ainsi pour désigner le vocabulaire que vous utilisez pour restituer une ambiance, celle de la «guerre civile» durant les années 1990. D’où vous vient cet abécédaire ? De la nécessité du récit et du discours que porte l’histoire de votre roman ?
Cet abécédaire né d’abord de l’élimination de tout discours justement. Je voulais dénuder les faits et les acteurs de tout accaparement du discours politique, idéologique ou médiatique qui a noyé cette période dans un magma de convenances. Parler des femmes et des hommes, des bombes et des casernes au-delà des discours et tenter de matérialiser ce passé à travers une langue sobre et fouineuse, aussi authentique que possible dans sa tentative de paraître crédible au maximum. Ensuite, c’est un abécédaire que j’invente parfois pour deviner ce qui se tramait derrière les murs des casernes et autres centres opérationnels, dans les blindés mobiles ou dans la tête des acteurs de cette guerre. Tenter de mettre des mots et des pensées là où ne régnaient que des silences et des procès d’intention au mieux. Je voulais faire parler les années 1990 au lieu de continuer à les fuir.

Il y a dans «1994» une flopée de gros mots algériens dans le texte. Colère de celui qui écrit avec rage sur un sujet de fureur et de sang ? Ou est-ce un sous-thème d’histoire de flics et d’agents spéciaux en guerre contre eux-mêmes et contre des islamo-terroristes, l’histoire de votre roman ?
Gros mots, blasphèmes ou interjections : le souci n’est pas de les placer pour faire dans l’exotisme, mais cela suivait mon instinct en parlant d’une situation donnée, rendre la tension d’un moment, tenter de faire épouser à la langue les contours d’une scène crédible. J’écris en français, mais je pense dans la langue de tous les jours, cette langue algérienne si riche dont déjà des mots sont devenus démodés. J’ai fait dans ma tête une petite archéologie lexicale pour remonter le temps et restituer un parler du cru, de nous.

Y a-t-il une poétique de l’insulte chez les flics ? Chez les Algériens ?
Je ne le crois pas, mais l’insulte reflète la vérité qu’on crie à haute voix ou qu’on susurre haineusement. C’est une sincérité qui va très loin, car on attaque le vis-à-vis directement en le blessant, en l’atteignant dans sa dignité. Ce n’est plus une vulgarité ou une poésie, c’est une sincérité tranchante. C’est une langue libérée.

Revenons à l’écriture de «1994» : on dirait un chantier d’écritures ! Que vous passez, avec bonheur, d’un style à un autre dans une cohérence qui dissimule leur diversité. N’avez-vous pas eu l’impression d’avoir changé d’écriture d’un chapitre à un autre ? En particulier du milieu à la fin du roman ?
L’écriture de ce roman s’est étalée dans le temps. Je pense même que des choses ont changé en moi tout au long de l’écriture, des relectures et corrections des éditeurs. Huit ans, je présume, de travail entrecoupé par de longues interruptions à cause de mon travail de journaliste.
Ce morcellement dans le temps d’écriture a peut-être joué dans cet apparence de chantier, mais nous avons essayé, grâce au travail titanesque des éditeurs, de donner une cohésion, un souffle à un texte qui, en y réfléchissant bien, a gardé un noyau dur qui, peu à peu, s’enrichissait en chapitres et en sections pour donner à «1994» cette double identité de roman noir et de saga embrassant plusieurs époques. Après, il y a des «temps» dans cette histoire, des arrêts et des courses contre le temps, des retours, des plongées en apnée dans le tréfonds des personnages…

Pour rester sur cette question, on trouve dans «1994» des accents et des intonations qui rappellent des auteurs très différents comme James Hadley Chase, Jean-Claude Izo, Dantec… Vrai ou est-ce une illusion d’un lecteur «intoxiqué» de polars ?
C’est très bien d’être intoxiqué de polars ! Quelle chance ! Et de ceux cités, Izo à une place particulière pour moi. C’est un «proche» dans le sens de la proximité des terres et des misères. D’autant que Marseille est une ville qui m’a accueilli, une ville qui fait avec Beyrouth et Alger mon triangle amoureux ! Mais si on parlait d’influence, là, plus récente pour moi, je citerais James Lee Burke, DOA et surtout Manchette, pour ne citer que les plus importants à mes yeux : des styles qui donnent au roman noir des hauteurs… des fulgurances dignes de ce qu’a écrit Faulkner dans le cas de James Lee Burke. C’est cela qui m’intéresse dans ces styles : ces envolées lyriques enivrantes en plein bagarre dans une salle de bains pourrie. C’est bouleversant, c’est beau, c’est grand ! Et pourtant, comme disait Colette au jeune Simenon, venu lui présenter ses manuscrits : «Pas de littérature» ! Pas de fioriture ni de mots en plus, du nerf et du rythme. Une pierre est une pierre, un flingue est un flingue, un paragraphe se suffit à lui-même, alors pourquoi aller chercher midi à quatorze heure ! Sec et grandiose.

Adlène Meddi écrit comment ? A quelle heure ?
Quand je peux. Le prolétariat des médias ne peut se payer ce luxe qu’est le temps. J’ai eu la chance grâce à une bourse d’écriture qui m’a permis quelques mois de paix et grâce aussi au sacrifice de ma femme qui a pris en charge durant quelques semaines mon travail pour me libérer. J’écris quand je peux, donc, le matin ou en fin de journée. Un peu partout. Dehors ou chez moi.

Il lit quoi ?
Là, maintenant ? Le délirant roman de Michael Chabon, «Le Club des policiers yiddish». Juste avant c’était «Zabor» de Kamal Daoud, «Nada» de J-P Manchette (re-relecture), notamment… Le prochain serait peut-être «La Sphère et la Croix» du grand Chesterton. J’aime changer d’univers entre une lecture et une autre. Sinon à côté de moi, sur la table de chevet, il y a invariablement un Borges et un Dib, comme des talismans.

Vous dites dans une de vos déclarations récentes qu’«il y a encore des choses à écrire sur la décennie noire», que moi, je dis rouge parce que la noire, on l’a oubliée, c’était celle de Chadli, président. Qu’y a-t-il à écrire sur cette période et qui n’existe pas dans «1994» ?
1992, 1993, 1995, 1996, 1997, 1998, 1999, 2000, 2001, 2002… Non ? En fait, il y a et il y aura toujours beaucoup de choses à écrire sur toute cette histoire, notre histoire qui reste otage de nos propres fantasmes, notre propre auto-exotisme. La mémoire est une puissante marrée qui reflue si violemment. Maintenant, «1994» n’est pas un texte exhaustif sur cette année. Il raconte comment des adolescents, «djayyin l’ddenia», comme on dit, se prennent la guerre en pleine gueule. Je ne raconte pas le terrorisme ou la contre-violence, je décris ce qu’ils font à l’humain. Ce qu’ils ont fait à ces jeunes adultes un peu gauches, un peu naïfs, portés par l’idée du pays, habitée par la jeunesse du pays.

Ce sera quoi votre prochain texte ?
J’ai des pistes. Mais pas d’idée précise pour le moment. Vous achèterez le scoop quand je le saurais ? 

Recueillis par Nordine Azzouz