Les médecins résidents ne comptent pas baisser les bras six mois après le début de leur mouvement de protestation, décidés à aller jusqu’au bout et défiant le ministère de la Santé. Hier, ils ont tenu de manière simultanée deux sit-in, à Oran et Constantine.

A Oran, les médecins résidents de la région ouest se sont donné rendez-vous au Centre hospitalo-universitaire d’Oran (CHUO), où ils ont tenu un sit-in régional. Sur place, nous avons pu constater la détermination des partisans du collectif Camra, qui ont dénoncé une campagne acharnée de la part des directeurs d’établissements hospitaliers, qui tentent par tous les moyens de leur mettre des bâtons dans les roues pour entraver le mouvement, en plus des menaces et pressions qu’ils subissent. Le sit-in des médecins résidents, qui a commencé dans le calme, n’a pas tardé à prendre une autre tournure, puisque la tension est montée d’un cran lorsque les policiers ont voulu disperser la foule qui s’est rassemblée en masse à l’entrée de l’hôpital et devant le bureau du directeur. Selon un membre du Camra, plusieurs blessés ont été dénombrés.
Les forces de l’ordre ont demandé aux médecins grévistes de se disperser, cesser de bloquer l’accès à l’administration et de ne pas perturber la prise en charge des malades dans les pavillons ewn service. Ce qui n’a pas été accepté par les protestataires, décidés à camper sur leur position. La situation a ainsi dégénéré.

Négociations, le statu quo
«Ce sont ces agissements qui bloquent la situation et qui confirment que les portes du dialogue et la voie de la sagwesse sont fermées, d’où notre décision amère de ne plus assurer les activités de gardes», dira un membre du Camra. Cette situation a été très contraignante pour la direction et les malades à la fois, qui font face à une carence en médecins de garde.
Rappelons que dans le cadre du recrutement de 600 médecins généralistes, la wilaya d’Oran a bénéficié de 100 postes, ce qui pourrait atténuer la souffrance des malades et la préoccupation des responsables des établissements de santé. Une contre-attaque de la part de la tutelle qui, après plusieurs rounds de négociations, était persuadée que le bout du tunnel est encore loin. Hier, un communiqué de la direction de la santé a informé les candidats à ces postes qu’ils auront tous les privilèges financiers et administratifs.
Les médecins en sit-in à Oran ont appelé leurs collègues d’Alger à les soutenir, tout en annonçant que le mouvement à l’échelle nationale aura lieu ce mardi. Ce sera la dernière chance et l’occasion de lancer un appel au président de la République pour trancher.  

Dans le calme à Constantine
A Constantine, et contrairement aux précédentes démonstrations de force des résidents, le sit-in, initié et tenu devant l’esplanade du service de gynécologie du CHU de Constantine, n’a pas drainé grand monde. Ils étaient à peine deux cents résidents à répondre à l’appel du Camra, très loin des quelque 7 000 «batteurs de pavé» d’il y a quelques semaines, où ces mêmes résidents ont réussi la gageure de mobiliser la totalité des futurs spécialistes en médecine.
«Nous nous sommes réunis, aujourd’hui, pour nous revoir, pour discuter, car avec le Ramadhan qui s’annonce, nous allons nous perdre de vue pendant plusieurs semaines.» C’est en ces termes que le représentant du Camra à Constantine s’est exprimé au sujet du pourquoi du sit-in. Nous avons voulu savoir si ce regroupement avait un lien avec le recrutement par le ministère de la Santé de 600 médecins généralistes pour les affecter au niveau des urgences des CHU ou avec la protesta des gynécologues du CHU de Constantine contre leurs conditions de travail exécrables, faut-il le souligner. Notre interlocuteur réfutera les deux thèses, en précisant que le ministère pouvait «recruter même des maçons, que ça ne nous concerne pas !» Message très clair et qui ne souffre d’aucune ambiguïté. Et d’ajouter : «Nos revendications ne concernent pas uniquement les services civil et national. Elles concernent aussi les assistants et les maîtres-assistants. Nous travaillons sans couverture, les assistants ne sont même pas consignés sur la liste des gardes. Ils le sont au niveau d’autres CHU du pays, mais à Constantine, ils ne le sont pas. Le résident est seul face aux malades. S’il prend en charge un malade et qu’il y a un problème par la suite, il sera poursuivi pour faute médicale ; s’il ne le fait pas, il sera traîné en justice pour non-assistance à personne en danger. L’assistant qui devrait endosser toutes les responsabilités n’est jamais présent. Les chefs des différents services ne le mentionnent même pas sur la liste de garde.»

Un sit-in sans revendications !
Nous avons voulu insister pour connaître les vraies raisons de ce débrayage, mais notre interlocuteur, le Dr Abdelmoumène Hadiby, insistera, il s’agit d’une rencontre «d’au revoir, en attendant». Il nous rappellera quand même que si le préavis de grève a été déposé le 2 novembre 2017, l’absence effective des résidents des gardes, auscultations et autres urgences ne date que du 24 avril 2018. Il ne manquera pas aussi de réitérer le respect des résidents pour les malades et pour l’institution où ils travaillent.
La police, qui entourait discrètement les protestataires, bien qu’aucune revendication ou slogan n’ont fusés ni inscrits sur des banderoles ou pancartes, comme cela s’est fait les fois précédentes, était détendue, contrairement aux précédents sit-in.
Non confortés par les explications du Dr Hadiby, nous avons contacté les non-grévistes, de plus en plus nombreux, même s’ils ne s’affichent pas, craignant des «intimidations et des agressions verbales» de la part  des purs et durs du mouvement, les «jusqu’auboutistes».
«le regroupement d’aujourd’hui est  censé être cool et sans enjeu», nous dira l’un des résidents contre le mouvement de grève, qui a trop duré.
« Lors des derniers rassemblements, les grévistes ont monté leurs revendications d’un cran et menacé de geler les hôpitaux en refusant d’effectuer les gardes et services d’urgences. C’est ce qui a été fait. Le ministère a paniqué et a exhorté les résidents à reprendre langue avec lui. Les chefs de la protesta ont alors exigé la présence du ministre de la Santé, et ils n’étaient pas sûrs de reprendre le chemin du dialogue. Mes collègues pensaient qu’avec l’arrêt brusque de nos prestations, le ministère allait nous dérouler le tapis rouge. Il n’en fut rien.»
La suite, on la connaît. Le ministère a mobilisé tous les assistants, maîtres-assistants et privés pour des tours de garde au niveau des hôpitaux, et le mouvement des résidents commençait à s’essouffler.
«Aujourd’hui, les mêmes purs et durs ont initié ces sit-in à travers les principaux CHU du pays. Ils font du pied au ministère pour reprendre les négociations qu’ils ont interrompues eux-mêmes. Aux abois, ils ne savent plus quoi faire; ils ont tenté ces sit-in, sans revendications pour jauger la mobilisation des troupes, lasses de ce mouvement qui va droit au mur.»
C’est vrai que la foule immense qui caractérisait les protestas des résidents n’était pas au rendez-vous hier. Les médecins résidents vont-ils opérer un virage à 180 degrés ou, au contraire, durcir leurs revendications et compliquer la situation, déjà inextricable, dans laquelle ils se sont engouffrés ? Les prochains jours nous le diront sûrement.
Enfin, pour « l’anecdote », car c’en est une, les assistants ont aussi observé un sit-in au niveau du CHU de Constantine, à quelques centaines de mètres de celui des résidents, pour protester contre la charge de travail qui leur est tombée dessus, avec la grève des résidents. Un couac, car il n’y avait pas beaucoup de monde, et certains ont même ironisé sur les assistants : «pour une fois qu’ils salissent leurs blouses… »