Par Feriel Nourine
La décision de l’Algérie de ne pas reconduire le contrat du gazoduc Maghreb-Europe (GME), dont la date d’expiration a eu lieu le 31 octobre dernier, et de fermer la canalisation qui acheminait le gaz naturel algérien vers l’Espagne, via le territoire marocain, a eu l’effet d’un véritable séisme économique pour Rabat.
Si l’Espagne est rassurée par les capacités de l’autre gazoduc Medgaz de lui assurer la totalité de ses besoins en GN, à travers sa canalisation sous-marine reliant Beni-Saf à Alicante,
le Maroc est d’ores et déjà en train de compter les pertes que lui occasionnera la mise à l’arrêt d’un GME, dont il tirait de conséquents dividendes depuis sa mise en service il y a 25 ans.
C’est carrément la panique chez le pays voisin, même si de hauts responsables marocains tentent de rassurer leurs concitoyens, en évoquant des alternatives pour la récupération du tronçon de cette canalisation qui traverse leur territoire. A travers les médias locaux, ces mêmes responsables sont en train de mettre en avant un possible inversement du flux des exportations algériennes vers l’Espagne.
Comprendre que le Maroc serait en train de réfléchir au rachat à partir de l’Espagne d’une partie du GN algérien en le récupérant par voie du même GME. Or, cette option, même si elle est réalisable, serait très désavantageuse pour Rabat, font remarquer des experts algériens du secteur des énergies, et ce, pour plusieurs raisons d’ordre technique et financier. Et même si «techniquement elle est faisable», cette opération «a un coût et nécessite plusieurs modifications sur les installations. Il faudrait aussi du temps pour la réaliser», affirme l’expert énergétique Mahmah Bouziane, soulignant que «le coût du gaz serait très cher pour le Maroc». Par ailleurs, une telle démarche ne saurait aboutir sans le consentement de l’Algérie, note M. Bouziane, en référence à la «clause de destination» contenue dans les contrats gaziers à long terme, du moins pour ce qui est des contrats de Sonatrach avec ses clients, exigeant de ces derniers d’avoir l’accord préalable du fournisseur pour réexporter le gaz qu’il leur fournit. Mais pas que ça ! S’il y a accord du fournisseur, «le client sera alors appelé à partager le bénéfice réalisé sur cette transaction (exportation du gaz importé) avec l’exportateur initial», explique l’expert. Ce dernier doute, cependant, que l’Espagne puisse accepter pareille procédure commerciale, en partant du principe que ce pays «préfèrerait sans doute, au cas où il opterait pour un tel choix, revendre le gaz importé, non pas par gazoduc, avec un contrat à terme, mais sur le marché Spot dont les prix se sont multipliés par 6 depuis le début de l’année».
Ainsi, «outre la complication et le manque de profitabilité d’une telle option pour ledit client, inverser le flux gazier d’un gazoduc demande de l’investissement et du temps», insiste la même source, faisant remarquer qu’une telle alternative ne peut se faire qu’avec le GNL importé à des prix plus chers que le GN, sans oublier les frais de transport. Il faudrait aussi installer des unités en Espagne pour pouvoir reconvertir le GNL en gaz naturel pour l’acheminer via le GME».
Abondant dans le même sens, l’expert pétrolier Mourad Preure dira que «les éléments de langage déployés autour de l’inversion du flux gazier, de l’Espagne vers le Maroc» étonnent le spécialiste. «Il est normal que dans une situation de crise grave qu’il a provoquée, le Maroc déploie une communication tous azimuts, pas toujours éthique, pour amoindrir le choc, rassurer sa population et soigner un tant soit peu son image sérieusement affectée». Quant aux capacités de l’Algérie à assurer les livraisons gazières via Medgaz et via les méthaniers (pour le GNL), l’expert est catégorique. Il rassure à son tour, en affirmant qu’«il n’y a aucun doute quant à la capacité de l’Algérie d’honorer ses engagements contractuels avec l’Espagne». Et de rappeler que «même durant la décennie noire, et avec les risques terroristes, les clients de l’Algérie ont été rassurés et ont investi avec elle dans le secteur des hydrocarbures».
M. Preure argumentera davantage en rappelant qu’«il n’y a jamais eu de rupture d’approvisionnement de nos clients gaziers. Ils nous reconnaissent d’ailleurs cette performance». Pour l’expert pétrolier, le non-renouvellement du contrat du GME permet même d’éviter le risque d’interruption du gazier vers l’Espagne.
Un risque à ne pas écarter en cette période où une partie de ce gazoduc se trouve chez le voisin hostile, explique-t-il, avant de rappeler le cas de la Russie qui avait connu le même problème avec un pays de transit, l’Ukraine. «La vérité est que les pays de transit sont toujours une incertitude forte pour les producteurs de gaz qui déploient tous les moyens pour s’en affranchir. Nous vivons le cas présentement», conclut le même intervenant. <