L’éventualité d’une immunité collective est largement évoquée pour tenter d’expliquer la stabilisation de la situation épidémique, mais tant qu’elle n’est pas encore prouvée scientifiquement, elle ne peut être prise pour une vérité car elle contribuerait à «désensibiliser» la population, avertissent néanmoins les professionnels de la santé.

PAR INES DALI
Pour eux, l’accalmie de la pandémie avec des infections autour des 100 cas par jour ne peut pas s’expliquer avec «certitude» par une supposée immunité collective sur laquelle il n’y a pas de preuves scientifiques.
Pour l’heure, il s’agit seulement d’une «hypothèse» dès lors qu’il n’y a pas d’études prouvant cette éventuelle d’immunité qui, si elle venait à être ancrée dans l’esprit des citoyens, ne pourrait que concourir à «la hausse des cas confirmés» dans un contexte où il y a déjà trois facteurs favorisant une recrudescence de la pandémie : relâchement des gestes barrières, apparition des variants caractérisés par une propagation rapide et lenteur de la vaccination. Ce sont autant de facteurs qui pourraient mener droit à une «éventuelle troisième vague» si, en plus, on leur ajoutait l’idée d’une immunité collective sans prendre le soin de souligner à chaque fois qu’il ne s’agit que d’une «hypothèse».
Cette accalmie de la pandémie qui peut contribuer à l’idée de l’immunité collective «ne serait-elle pas le calme qui précède la tempête ?», s’est demandé le Pr Mohamed Belhocine, responsable de la cellule d’investigation et enquêtes épidémiologiques. «On voit ce qui se passe dans les pays européens qui sont en pleine troisième vague, et chez nous il y a les variants qui se transmettent plus rapidement… Je pense sincèrement qu’il faut être très vigilants et se méfier de ce calme», a-t-il déclaré, ajoutant que «nous ne sommes pas à l’abri d’une troisième vague» si l’on considère que «pour chaque cas symptomatique, il y a environ quatre cas asymptomatiques».
Pour sa part, le Dr Mohamed Bekkat Berkani, président du Conseil national de l’Ordre des médecins, évoque cette immunité collective avec prudence. «C’est seulement une hypothèse», a-t-il dit, notant que «c’est la seule explication valable pour le moment» et que «pour cette situation épidémique stable avec une faible contamination, il faudrait surtout faire des études».

«Il faut des études randomisées à l’aveugle»
A ce propos, il a insisté que «ça reste seulement une possibilité qu’il nous faudra prouver par des études sérieuses», à savoir «des études randomisées en double aveugle , c’est-à-dire prendre de grands points de population un peu partout en Algérie en particulier dans les grands centres urbains. Ce sont des études qui répondent à des critères de sélection de groupement de population à travers le territoire national». Enchainant que ce sont des méthodes statistiques connues, il a indiqué que «là, il faut faire des tests sérologiques par rapport à l’atteinte du Covid parce qu’il reste les anticorps. Ainsi, nous aurions la probabilité de trouver une proportion importante de citoyens qui ont été en contact avec le coronavirus et qui ont donc fait des Covid, qu’ils soient symptomatiques ou asymptomatiques, parce qu’il y a des gens qui ont fait le Covid sans s’en rendre compte». Et au Dr Bekkat Berkani de réitérer qu’il faut «des études sérieuses qui peuvent corroborer la situation épidémiologique actuelle, c’est-à-dire la circulation non-importante du virus qui pourrait être due à une immunité collective». Cette éventualité, même le ministre de la Santé a fini par l’admettre avec prudence lorsque la question lui a été posée par la presse lundi dernier. Mais le président de l’Ordre des médecins, nuançant ses propos, prend soin de souligner qu’«en épidémiologie, on estime que rien n’est sûr. Il n’y a que des hypothèses et il faut les prouver. Ça pourrait nous prouver que nous avons tous été victimes du Covid sans le savoir».
A propos d’étude, une seule a été effectuée sur un échantillon de 1000 personnes par le Pr Kamel Djenouhet, président de la Société algérienne d’immunologie et directeur du laboratoire central de l’hôpital de Rouiba. «On peut acquérir l’immunité collective par deux voies : l’infection naturelle ou la vaccination. Dans le cas de l’Algérie, on voit très bien que l’arrivage des vaccins est très lent. Pour l’immunité collective, on a fait un travail monocentrique, on a recruté plus de 1000 donneurs de sang et constaté qu’elle a dépassé 50% de la population étudiée», a-t-il révélé sur les ondes de la Radio nationale. Il a soutenu que l’immunité serait «la seule explication scientifique pouvant être donnée actuellement pour cette baisse du nombre de cas par jour», notant que les plus de 60 ans n’ont pas cette immunité et préconisant de «garder les mesures barrières, notamment le port du masque et des bavettes qui a montré son efficacité partout dans le monde» et mettant en garde contre une éventuelle troisième vague.

«Une manière de désensibiliser les gens»
Pour sa part, le Dr Lyès Merabet, président du Syndicat national des praticiens de la santé publique (SNPSP) dit et redit qu’il n’est «pas adepte» de cette hypothèse d’immunité collective, soulignant que même des pays qui ont un nombre de cas très élevé n’ont pas parlé de cette immunité. Lui aussi plaide pour des «études approfondies avec des échantillons plus larges que 1000 cas», estimant que «la seule étude disponible n’est pas représentative de toute la population algérienne, mais peut-être d’une seule agglomération, d’une wilaya…» et relevant qu’à l’échelle nationale, «il faut plus d’échantillons représentatifs en termes de nombre, d’âge, de sexe et aussi par rapport à l’espace géographique. Mais il faut des moyens pour faire tout cela».
Commentant l’idée d’immunité collective, il soutient que «tant que cette hypothèse n’est pas appuyée par des études, il est prématuré d’en parler», car «il ne faut pas oublier, par exemple, que nos frontières sont fermées et si on les ouvrait on aurait peut-être des surprises, d’autant que la 3e vague fait rage en Europe». Selon le Dr Merabet, «de cette manière (c’est-à-dire en évoquant l’immunité collective, ndlr), on est en train de désensibiliser les gens». Il va plus loin en notant «des contradictions dans les mêmes déclarations qui parlent d’un côté d’immunité et de l’autre insistent sur le maintien des gestes barrières», avant de poser la question : «Si on est immunisé, pourquoi alors dire qu’il faut porter la bavette ? Pourquoi mettre en place des protocoles sanitaires ?». De son avis, avancer l’idée d’immunité sans l’étayer par des éléments scientifiquement prouvés pourrait avoir des répercussions négatives sur le plan préventif.