Reporters : Le centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight organise à partir d’aujourd’hui un colloque international. Sur quoi porte cette édition ?

Abderrezak Dourari : La thématique arrêtée pour cette édition a pour intitulé : « Pour une didactique des langues maternelles, quel impact pour l’enseignement de tamazigh et sa promotion. Quel est le rôle du numérique pour favoriser sa diffusion ». Je pense qu’il est toujours utile de rappeler que même trois ans après son officialisation, tamazight est une langue polynomique (qui a plusieurs variétés), ce qui fait qu’on est dans l’obligation de réfléchir à la manière et la didactique à suivre pour son enseignement dans ses différentes variétés à travers tout le territoire national. Parce que jusque-là, on a surtout enseigné une langue quasiment artificielle bâtie essentiellement sur la variété kabyle. Une variété, faut-il le dire, très importante, mais qui n’est pas comprise par toutes les populations berbérophones. Il est donc dérisoire de vouloir la généraliser ou la rendre obligatoire sur tout le territoire national.

Pourquoi avez-vous opté pour cette thématique ?

Le colloque a deux visées. Il s’agit d’attirer en premier lieu l’attention des enseignants et chercheurs sur le fait que les didactiques d’enseignement ne sont pas les mêmes quand il s’agit d’une langue maternelle (première) ou d’une langue seconde. En deuxième lieu, attirer l’attention des chercheurs et des concepteurs des manuels scolaires sur la nécessité de considérer tamazight dans sa pluralité réelle et non dans son unicité rêvée et susceptible d’exister dans l’avenir. Ce qui est nécessaire pour le moment, c’est de prendre la langue telle qu’elle l’est dans la réalité et non celle artificielle ou conçue dans les laboratoires dans un but affirmé de consolidation de celle-ci.

Comment le numérique peut-il être utile pour la diffusion des langues maternelles ?

On ne peut envisager la prise en charge d’une langue sans le support numérique, notamment à travers l’enseignement à distance : le e-learning. On peut concevoir des cours de kabyle, touareg, zenatia chaouia, chenouia… et les mettre en accès libre sur une plateforme numérique ou un site électronique à partir duquel on lance un enseignement numérique quel que soit l’endroit où on est dans la planète. Chaque individu aura la possibilité d’apprendre à travers ces plateformes numériques. S’agissant de l’octroi de diplômes, on peut faire des examens pour les apprenants pour attester de leur niveau, en fixant une date pour subir un test en présentiel. Comme il existe des tests qui se font à distance, une méthode qui coute moins cher. Tamazight a besoin d’une plateforme de formation à distance, car elle est dispersée sur un territoire énorme du moment que le MEN ne peut pas ouvrir des classes de formation là où il y a très peu d’élèves désirant apprendre cette langue et de leur attribuer un enseignant ; économiquement c’est irrationnel et non viable. Face à cette situation, il serait judicieux de faire des formations à distance. L’outil informatique aide à analyser les différents corpus de la langue automatiquement et plus rapidement. Il contraint les enseignants à une approche méthodologique plus serrée qui cadre avec les logiciels…

Avez-vous fait des propositions dans ce sens au ministère de l’Education ?

On a tenu un colloque spécialement dédié à cette thématique en 2016. C’est aux concepteurs des programmes scolaires de s’y mettre avec des informaticiens pour faire le nécessaire. L’informatique peut être d’un grand apport pour tamazight. On ne peut plus faire de la linguistique sans informatique, les spécialistes sont condamnés à travailler en collaboration avec les informaticiens, car c’est le meilleur moyen pour aller plus vite. A titre d’exemple, dans le dictionnaire électronique, on peut mettre cinq variétés de tamazight ensemble avec des entrées multiples pour faciliter la recherche d’équivalents dans les différentes variétés. Ce qui est avantageux dans le numérique, c’est qu’on peut l’augmenter continuellement… à chaque fois qu’on a des données, on peut les injecter, contrairement à une édition papier qu’il faut réécrire et attendre des années pour la rééditer.

Quelle appréciation avez-vous des efforts fournis par le ministère de l’Education pour la promotion de tamazight jusque-là ?

L’enseignement de tamazight pose un problème à caractère pédagogique pour le ministère de l’Education nationale. S’il y a une esquisse de méthode d’enseignement et de didactique pour l’enseignement de tamazight « artificiel », ce n’est pas le cas pour ses différentes variétés. Disposer d’une didactique pour les langues maternelles signifie qu’on va enseigner la variété (langue maternelle) de la région concernée. Par exemple enseigner le zenatia à Tlemcen même pour les locuteurs arabophones qui désireraient l’apprendre, le chenoui au chenoua…, tout en tenant compte de la variation des différences à l’intérieur de chaque variété. Cela signifie qu’on est censé aller au plus près de la langue des locuteurs pour les intéresser. On est dans l’obligation de revoir toute cette didactique qui devrait être différentielle et non uniforme, notamment dans les régions non berbérophones. Il se peut que là où on parle l’arabe algérien, des citoyens puissent s’intéresser à l’apprentissage d’une quelconque variété de tamazight. A ce moment-là, on peut avoir deux types de didactiques, une pour ceux qui parlent la variété de tamazight locale, et une autre pour les locuteurs de l’arabe algérien. Il n’est pas concevable qu’on adopte les mêmes didactiques ou procédures d’enseignements pour les locuteurs natifs de tamazight et pour ceux qui veulent l’apprendre comme deuxième langue. Ce ne sont ni les mêmes niveaux ni les mêmes compétences qui sont visées à l’oral comme à l’écrit. C’est ainsi qu’un arabophone (de l’algérien) pourrait s’inscrire pour une variété tamazight de sa région et lui garantir les conditions de réussite. Voilà une manière simple de prendre en charge le plurilinguisme sociétal et de le développer tout en faisant l’élaboration des variétés les unes indépendamment des autres pour un temps. Ce qui est retenu exactement dans la loi organique portant création de l’Académie de langue amazighe.

Quel est l’état des lieux de l’enseignement de tamazight dans les établissements scolaires ?

La tutelle a essayé de faire l’élargissement quantitatif. La diffusion par wilaya au plan horizontal est difficile à prendre en charge sérieusement, parce qu’il y a plusieurs variétés que le MEN ne peut couvrir faute de formateurs spécialisés. Les deux variétés les plus couvertes aujourd’hui sont le kabyle et le chaouia (ce sont aussi les deux qui comptent le plus de locuteurs natifs), car les départements de langue et culture amazighes existants ne forment pas dans les autres variétés. Le MEN ne peut, par conséquent, ouvrir des classes de formation dans les autres variétés où il n’y a pas actuellement de formateurs spécialisés… et c’est bien pour cela qu’on a appelé à la réforme des licences et post-graduations des départements de tamazight à travers le territoire.

Que faire pour remédier à cette situation ?

C’est au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique de créer des départements spécialisés ou d’élargir ceux existants pour former des cadres formateurs dans le reste des variétés amazighes.

L’Académie de langue amazighe, selon M. le Premier ministre Ahmed Ouyahia, sera mise en place avant la fin de l’année en cours. Comment va-t-elle mener son travail ?

Il faut d’abord souligner qu’elle est la seule instance de normalisation, mais qui n’est pas encore mise en place. Les spécialistes continueront à travailler et produire dans la langue. Et l’académie comme autorité de régulation et de promotion de recherche et de normalisation devra filtrer et orienter par des choix linguistiques cohérents et acceptables sur le plan théorique. S’il y a un cas similaire à celui de tamazight, c’est bien l’expérience chinoise qu’il faut prendre en considération (Cf Livre de G. Pimpaneau sur l’histoire de la littérature chinoise). En méditant dessus, on déduit la nécessité de revenir aux langues maternelles et à la didactique des langues maternelles. En Chine, dans les années 1920, les spécialistes ont pensé dans un pays assez vaste et qui comptait beaucoup de langues à unifier l’expression linguistique nationale. Les linguistes et autres élites ont ainsi créé une langue artificielle avec la bonne intention d’avoir une seule langue que parleraient et comprendraient tous les Chinois appelée le «pu tong hua», qui veut dire «langue commune». Une lutte s’est déclenchée entre modernistes et conservateurs qui voulaient une seule langue commune à toute la population, alors que les modernistes voulaient développer les langues maternelles et chaque variété. L’on constate actuellement que l’attachement des locuteurs à leurs langues maternelles a fait que la littérature chinoise a conquis le monde entier. Y a aussi l’expérience marocaine qui avait trois variétés essentielles, avec la même bonne intention de les réunifier les trois dans une seule langue, ce qu’ils ont appelé un tamazight standard qu’ils ont commencé à enseigner depuis 2003, mais après un certain temps, ils ont trouvé que les enseignants ne s’y enthousiasmaient pas, car elle était artificielle, et les élèves ne s’y intéressaient pas parce qu’elle ne leur sert à rien.

Vous redoutez qu’on fasse les mêmes erreurs que les Chinois et les Marocains ?

Ce qu’on appelle aujourd’hui «tamazight» est une langue artificielle que personne ne comprend. Et une langue coupée de la réalité sociologique et sociolinguistique est une langue sans avenir. De toutes les variétés de tamazight, le kabyle et le chaouia connaîssent beaucoup de travaux de recherches au niveau de la syntaxe, du lexique, de la phonologie… dans tous les niveaux de l’analyse linguistique. Il est nécessaire pour ces raisons de recueillir un corpus pour cette langue, et seule l’académie est en mesure de le faire. D’ailleurs, sa première tâche consiste à recueillir le corpus de langue amazighe au sens générique, et puis dans toutes les variétés qui la composent. Via ce corpus, on pourra confectionner des dictionnaires, de la grammaire, de la didactique et des textes d’enseignement. Même si le MEN a réussi à mettre en place des anthologies de textes littéraires, en travaillant avec les auteurs amazighophones. Les anthologies, faut-il le noter, permettent à une didactique de se faire, car sans les textes littéraires, on ne peut faire une didactique de référence.

Donc la démarche est d’aller vers les langues maternelles ?

Absolument, ce qui est idéal pour le maintien de la vitalité d’une langue dans les concepts de la sociolinguistique est de rester sur les langues que parlent les gens et non celles créées dans les laboratoires. Le principe est de se rapprocher des locuteurs et non de rester cloîtré dans un laboratoire pour inventer une langue et ensuite essayer de l’imposer aux locuteurs. Je me demande en quoi consiste l’intérêt de créer un être linguistique artificiel qui ne sert strictement à rien sauf peut-être à flatter son ego. Permettez-moi de vous dire qu’une langue artificielle sera automatiquement mise sous la domination de la langue qui domine déjà…on arrivera donc à un résultat contraire à nos attentes. Je le dis et répète, construire une langue unifiée amazighe dépourvue de fonctionnalité sociologique, avec l’intention de réduire la domination de la langue arabe scolaire, va dans le sens contraire de ce qu’on espère…
Il faut par conséquent consolider le statut de tamazight (polynomique et polygraphique) et lui donner les moyens de s’élaborer progressivement en gardant à l’esprit la possibilité de la convergence inter-variétés sur le long terme.

Partagez-vous la position de ceux qui disent que le parler du peule précède les académies qui finissent par l’adopter ?

Le travail de l’académie est un travail d’explicitation du savoir implicite des locuteurs. Une académie n’a pas à créer ou inventer une langue car théoriquement, il est possible de le faire. Une académie décrit la langue d’un peuple, produit du nouveau lexique à partir du corpus recueilli par différentes méthodes de dérivation, d’élargissement… ou de spécialisation sémantique. Les conservateurs qui veulent une langue unifiée font le parallèle entre le tamazight et l’hébreu, sans que les deux langues n’aient les mêmes conditions historiques. L’hébreu, je répète, est le seul symbole d’unification des Juifs venus de différentes cultures et de différents pays…il leur a permis de mettre en place un Etat israélien commun, alors que nous, on n’a pas besoin de créer un tamazight unifié pour cela, un Etat commun existe déjà. Il est bâti sur un fond anthropologique amazigh et une histoire commune qui démarre déjà dans la préhistoire dont atteste la civilisation saharienne, les vestiges de Aïn El-Hneche à Sétif, l’homme atérien – Bir al Ater et l’homme de Tigheniffine (Mascara).