Reporters : L’Algérie célèbre Yennayer, Nouvel an amazigh. D’où vient le nom Yennayer et quel lien a-t-il avec Chachnaq ?
Abderezzak Dourari : Yennayer ou yannar vient du nom du mois de janvier du calendrier romain Ianiarus, qui a connu plusieurs réformes dont celle de Jules Cézar (calendrier julien) et ensuite celle du pape Grégoire III (calendrier grégorien) qui a eu lieu au XVIe siècle.
Le nom du mois de Ianiarus a été construit en partant de la figure d’une divinité romaine qui s’appelle Janus. La particularité de cette divinité est qu’elle a une tête d’homme avec deux visages, un visage qui regarde vers l’avant et un autre qui regarde vers l’arrière. Il symbolise une frontière entre le passé et le futur.
Ainsi, Yennayer vient de Ianiarus et non pas de yen (un) et ayer (mois), ce qui donne littéralement «un + mois», et non pas le «premier mois», comme le prétendent certains. Le nom du mois Yennayer appartient à un paradigme qui correspond aux mois et appellations romaines. En kabyle, on n’appelle pas février «sin+ ayer» etc., mais bel et bien furar, maghres, yebrir… ghucht, chutember, dudjember, qui correspondent tous aux noms de mois romains. Cette dénomination est empruntée au calendrier romain et je ne vois pas pourquoi on ne l’aurait pas empruntée aux Romains qui ont occupé toute l’Afrique du Nord durant cinq siècles et imposé leur culture jusqu’à un certain point dont le calendrier et ses dénominations.
En ce qui concerne Chachnaq, c’est un pharaon égyptien d’origine libyenne, qui n’a pas fait la guerre contre l’Egypte. Son père était le chef des armées de Pharaon et, lui, avait épousé la belle Karoma, fille du pharaon égyptien en 950 avant J.-C.
Amar Nedjadi, qui était membre de l’Académie berbère de France, avait, dans les années 1980, proposé que le comput du calendrier amazighe démarre dès la prise du trône d’Egypte par Chachnaq en 950 avant J.-C., date symboliquement positive pour les amazighes, comme l’ont fait tous les autres peuples de la planète. Les Arabes démarrent leur comput dès la hidjra du Prophète Mohammed et les Chrétiens démarrent le leur dès la naissance du prophète Aïssa.
Yennayer n’a rien à voir avec l’accession du pharaon Chachnaq au trône d’Egypte, mais c’est le choix du nouvel an traditionnel commun à toute l’Afrique du Nord. C’était déjà une tradition de fixer le nouvel an Yennayer et cela correspondait déjà au 13 ou au 12 Janvier de l’ère chrétienne, car l’Eglise d’Afrique du Nord et l’Eglise orthodoxe n’ont pas suivi la réforme du calendrier par le père Grégoire III, qui était le pape, qui a enlevé les 13 jours du calendrier julien qui était en dérive par rapport au rythme de la rotation de la Terre autour du Soleil. En plus, en Afrique du Nord, au XVIe siècle, date de cette réforme, c’était déjà l’ordre islamique qui était en vigueur. Yennayer a été donc choisi comme le premier mois de l’année, et la date de l’accession du pharaon Chachnaq au trône d’Egypte comme point de départ du comput amazighe.
Au-delà du caractère festif de l’événement, on se pose des questions sur le bilan des études inscrites dans la recherche dans le champ de l’amazighité pour promouvoir cette langue et faire en sorte qu’elle soit conforme à son caractère officiel et national ?
En Algérie, il y a des lois et des vitrines. Le Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight (CNPLET), que je dirige, est un centre auquel on interdit en vertu de son statut de recruter des chercheurs, même vacataires, le Haut-commissariat à l’amazighité (HCA) est une institution sans Haut-commissaire, et vidé de ses composantes humaines de recherche et de pédagogie… l’Académie de tamazight est une institution avec un statut avec lequel on ne peut même pas constituer un bon groupe de recherche, sa composante est née d’une pensée négative absurde et n’arrive même pas à s’installer.

Nous avons l’impression que, depuis la constitutionnalisation de tamazight, cette question ne fait plus partie du débat national, sur les plans politique, socio politique ou linguistique. Etes-vous de cet avis ?
La récupération de l’identité d’Afrique du Nord est un processus engagé, il y a longtemps, y compris dans le mouvement de libération nationale via l’Etoile nord-africaine, qui avait posé la question de la récupération identitaire des peuples d’Afrique du Nord, des peuples d’origine amazighe. C’est dans ce sens qu’a été demandée l’officialisation de tamazight et son introduction dans le système éducatif.
L’arrière-plan de récupération de l’ensemble des symboles de l’amazighité de l’Afrique du Nord, qui avait été effacée, d’abord, par la colonisation française, et en second lieu, après l’Indépendance, en se fondant sur ce qui s’appelle l’idéologie arabo-islamiste, qui ne voulait pas reconnaître l’authenticité de ce peuple qui a une histoire propre à lui aux plans anthropologique, historique, culturel et linguistique, mais aussi archéologique, qui remonte à deux millions cinq cent mille ans avant notre ère depuis le néolithique inférieur. Mais les aliénés culturels ont voulu, avec l’idéologie arabo-islamique, faire une substitution identitaire à l’identité amazighe locale.
L’introduction de toutes ces péripéties pour la reconnaissance de tamazight était liée à cela, or, il a été finalement géré par un régime politique comme moyen d’asseoir l’ordre public, plutôt qu’un moyen pour rétablir l’identité authentique du peuple algérien qui est une partie des peuples de d’Afrique du Nord, d’où le fameux drapeau amazigh tricolore et son interdiction aberrante durant le Hirak.

Quid du processus de généralisation de l’enseignement de tamazight dans les établissements scolaires ?

La généralisation de tamazight est pédagogiquement difficile.
L’enseignement de tamazight est confronté aux problèmes des programmes d’enseignement, à la disponibilité des enseignants et à la demande sociale. On ne peut envoyer, à titre d’exemple, un kabylophone enseigner le zenata, ou un chaoui enseigner le chleuh sans une connaissance approfondie de cette langue. Outre la disponibilité des ressources humaines, je pense qu’il est aberrant de parler de généralisation de tamazight d’un point de vue pédagogique, car on n’a pas une seule norme linguistique, mais plusieurs. On est donc dans l’obligation d’enseigner la variété de la région. Et il faudra disposer d’enseignants capables pour le faire. Les centres de formation universitaires n’en ont pas et le ministère de l’Education nationale non plus.
Le plus important, à mon avis, est de reconnaître l’identité du pays comme d’origine amazighe et d’accepter l’idée de pluralisme et de multiculturalisme algérien selon les régions. Notre culture contient au-delà de l’amazighité en soi, qui en est le socle récepteur, une dose de phénicité, d’arabité, de francité… l’arabe algérien contient du tamazight, du punique, du turc, du persan… C’est le résultat d’une formation historique et culturelle complexe et longue. Le reconnaître est le moyen de poser l’algérianité sur un socle solide, citoyen et comme moyen fondamental d’avoir le vivre-ensemble en paix.
Ce n’est pas en allant d’une ville à une autre qu’on aurait introduit Yennayer, sans oublier toutefois que le folklore est très intéressant et important. Il signifie le trésor populaire pour conforter un peuple dans son identité et ses symboles et pour informer les jeunes générations et les adultes que leurs racines sont plus profondes, plus fortes et bien plus anciennes que la date de la conquête de l’Afrique du Nord par les armées arabes au VIIIe siècle. Que l’adoption de la religion islamique ne nécessite pas du tout l’abandon de l’identité amazighe, comme c’est déjà le cas pour la Turquie, la Tchétchénie, le Mali…

Qu’en est-il de la Coopération universitaire dans ce domaine ?
Les départements de langue et culture amazighes n’ont pas suffisamment d’encadrement et ils font trop de pédagogie (cours) avec des programmes surchargés et orientés vers la fabrication d’une seule langue, ce qui est très dangereux pour les langues maternelles naturelles.
L’idée d’une langue unifiée de l’ouest du Nil aux îles Canaries et d’Alger jusqu’au Niger, le Mali et la Mauritanie, avec une superficie de plusieurs millions de kilomètres carrés, et avec des peuples dispersés et qui ont très peu de contact entre eux, est insensée. Il ne faut pas oublier qu’une variation naturelle de la langue sur un territoire s’accompagne aussi d’une variation de la culture dont le support est la langue (sociolinguistique). Par conséquent, la reconstruction d’une langue unique est irrationnelle, bien que nous ayons des méthodes linguistiques qui permettent d’unifier une langue. Linguistiquement c’est donc faisable, mais socio-linguistiquement ce n’est pas le cas. Une langue inventée de toutes pièces a besoin d’être apprise par toutes les populations concernées. Heureusement que les départements de tamazight ont commencé à en prendre conscience. Ce que je regrette est que les programmes qu’ils enseignent sont dépassés et ne sont pas bien orientés vers le marché de l’emploi, la licence de tamazight n’est pas acceptée dans la Fonction publique, par exemple.

Certains pensent qu’il y a un rejet de tamazight notamment par les religieux qui décrètent Yennayer comme fête païenne ?
Yennayer n’a rien à voir avec les religions monothéistes ou polythéistes. Yennayer est simplement un symbole des rythmes agraires de toutes les populations méditerranéennes, et un symbole doit être analysé uniquement sous un angle anthropologique. Le nouvel an Yennayer est un symbole fondamental pour les populations méditerranéennes et d’Afrique du Nord, particulièrement. On ne peut diminuer son importance en termes de réunification citoyenne des peuples autour de leurs institutions démocratiques. Aucune religion ne possède les moyens intellectuels et cognitifs pour comprendre le symbolisme humain quoique les religions soient, elles-mêmes, du point de vue anthropologique, de l’ordre du symbolique.
Les symboles arabes païens ont été reconduits dans la religion musulmane au moment où il fallait construire le nouvel Etat arabe sur la base de l’islam. Les détracteurs de l’amazighité, par aliénation culturelle, considèrent tout ce qui n’est pas dans les symboles de l’Arabie ancienne ou actuelle est une pratique païenne et tombe sous l’effet de l’interdit.

Dans la nouvelle Constitution, tamazight est inscrite sur le marbre. Cela est-il suffisant ou faut-il une action politique plus forte pour sortir de l’écrit et aller vers le concret ?
Rien n’a changé depuis l’officialisation de tamazight. L’Académie de langue est mise sur de très mauvaises bases statutaires qui ne lui permettent pas d’installer un groupe de recherche. Sa composante a été choisie parmi des universitaires de bas niveau et ne possédant pas le profil de tamazight ou de la linguistique. D’ailleurs, depuis sa mise en place, cette académie ne s’est pas réunie, même pas une seule fois.
En matière de droit, je constate qu’il y a une espèce de disparité installée au cours du temps entre tamazight et l’arabe.
La langue arabe est privilégiée d’abord par à un Conseil supérieur de la langue et, par la suite, par la mise en place d’un Haut-conseil de la langue arabe qui est inscrit dans la Constitution.
Tamazight a actuellement besoin d’une bonne académie de recherche et de bénéficier de la liberté de recherche et de publication dans le domaine de l’amazighité.