Entretien réalisé par T. Gacem

Reporters : Quelles seraient les raisons qui auraient conduit au limogeage du gouverneur de la Banque d’Algérie (BA) Rostom Fadhli et son remplacement par le secrétaire du Conseil de la monnaie et du crédit (CMC) Salah Eddine Taleb ?
Abderrahmane Mebtoul :
Ce qui est désolant, c’est un peu l’instabilité des gouverneurs de la Banque d’Algérie. Ces dernières années, il y a eu Mohamed Loukal, ensuite Aïmene Benabderrahmane, puis Rostom Fadhli et maintenant Salah Eddine Taleb. Tout ceci démontre une instabilité qui, selon mon point de vue, n’est pas bonne pour l’Algérie. Le problème du gouverneur de la BA ne date pas d’aujourd’hui mais du temps de Mouloud Hamrouche qui avait dit, à l’époque, qu’il fallait une autonomie totale du gouverneur de la BA. Dans les règles internationales, le gouverneur de la Banque centrale est là pour une période déterminée, et il est surtout en relation avec le Fonds monétaire international (FMI) et autres institutions internationales. Pour en revenir aux raisons du limogeage, personnellement, je ne pourrai me prononcer ne sachant pas ce qui s’est passé au niveau de la BA ou ce qu’a fait le gouverneur et qui ne correspondait pas aux vœux du président de la République puisqu’il s’agit bien d’un limogeage. Ce qu’il faudrait, à l’avenir, c’est qu’il y ait une stabilité au niveau de cette institution comme dans tous les pays du monde. C’est très important pour l’image de l’Algérie au niveau international.

Quelles sont les chantiers prioritaires auxquels devrait s’attaquer, selon vous, le nouveau gouverneur de la BA ?
Il faut d’abord revenir à une échelle plus large, à savoir ce qui s’est passé avec la crise du coronavirus et ce qui se passe actuellement avec le conflit ukrainien : il y a eu les dernières décisions qui sont passées, disant ‘’on ne respecte plus la règle de stabilité de l’Union européenne’’ qui se retrouve avec 3% du déficit budgétaire, 60% de la dette publique, donc même les pays développés ne font pas vraiment dans la stabilité. Ce qui me fait penser que probablement le limogeage de Fadhli Rostom serait, peut-être, lié au fait qu’il avait encore une vision du passé de la rigueur monétaire, et on le voit à travers l’ensemble des pays. Le grand problème pour nous, maintenant, c’est de relancer l’économie nationale, d’assouplir la rigueur monétaire, de combiner, à la fois la rigueur budgétaire et la rigueur monétaire, ce qui reste un exercice extrêmement difficile. C’est vraiment difficile à concilier et on le voit à travers les pays européens qui ont une dette publique qui implose ; et à un moment donné, il faut bien que quelqu’un la supporte. Et ce sont les générations futures qui supportent la dette publique que les gouverneurs contractent à court terme.
Je pense donc qu’il ne faudrait pas que la BA se limite à une stricte rigueur monétaire, mais il faudrait qu’elle puisse, en relation avec le ministre des Finances, concilier la rigueur budgétaire et la rigueur monétaire pour éviter une hyperinflation. Car il faut savoir que s’il n’y a pas une rigueur monétaire, on risque d’avoir une inflation à 20 ou 30% qui, à son tour, risque d’avoir des répercussions sur le pouvoir d’achat et surtout sur le problème d’investissement. On le voit à travers le dérapage du dinar que fait la BA. Elle prévoit encore un dérapage en 2022, 2023 et 2024. C’est la loi de finances de 2022 qui prévoit cela, c’est donc le gouvernement qui est intervenu. Il ne peut y avoir de relance de l’économie sans stabilité juridique et sans stabilité monétaire, et je ne pense pas que le code des investissements qui n’est qu’un moyen puisse avoir un effet sur l’investissement, à la fois national et international. Je pense qu’il faudrait arriver à une relative stabilité monétaire. Je ne comprends pas les distorsions du taux de change entre le dinar algérien et le dinar tunisien ou le dirham marocain. Nous avons une économie beaucoup plus solide que ces deux pays, alors qu’ils ont une monnaie relativement forte. C’est pour cela que je dis qu’il faudrait que la BA accompagne la relance économique, tout en évitant un dérapage monétaire. En fait, sans contrepartie productive, cela entraîne une inflation effrénée et ça s’est déjà passé ailleurs. C’est pour cela que j’insiste qu’il ne faut pas jouer avec la monnaie qui n’est qu’un signe monétaire, d’où la nécessité de synchroniser la sphère réelle et la sphère monétaire. Il faut également synchroniser la sphère réelle et la dynamique économique, c’est-à-dire la répartition des revenus entre les différentes couches sociales. Il faut veiller à la symbiose sphère monétaire, sphère réelle et sphère sociale : tout est lié pour relancer l’économie nationale et éviter une implosion sociale.

Comment la BA pourrait-elle jouer un rôle plus efficace en matière d’encadrement des banques dans l’octroi des crédits à l’investissement ?
La BA est un élément important en relation avec les banques dans l’octroi de ces crédits. Mais le problème, c’est que la BA ne relève pas du gouvernement, elle dépend directement du président de la République. Dans les statuts du CMC, il est clair que la BA ne relève pas de l’exécutif – il est strictement interdit au Premier ministre de lui donner des ordres – et qu’il faut la laisser relativement autonome. Le Président a l’objectif de relancer l’économie nationale, ce qui est louable, mais le problème, c’est qu’il faut que la BA puisse alimenter l’économie, et pour cela, il faut que cette alimentation en monnaie aille aux secteurs qui créent de la valeur ajoutée et non des secteurs improductifs. Entre 85% et 90% de crédits sont octroyés par les banques publiques et non les banques privées qui n’ont représenté que 15% des crédits octroyés en 2021. C’est dire que c’est plus le secteur bancaire public qui est impliqué dans la relance. Toutefois, il faut souligner qu’il y a un grand problème au niveau des banques publiques : elles n’ont pas de bureau d’étude pour analyser la viabilité, la rentabilité, etc. des projets pour lesquels il y a demande de crédit. Trois éléments principaux n’ont pas été réformés depuis l’indépendance. Il s’agit de la réforme de la fiscalité, de la Douane et, également, des Domaines qui, eux, pourraient renflouer les caisses de l’Etat quand on sait que 50% des habitations en Algérie n’ont pas de titre de propriété. Ceci pour dire que tous les ministres des Finances qui se sont succédé ne se sont pas attaqués à la réforme du système financier.

Justement, qu’en est-il de la réforme bancaire et du système financier en général dont on parle depuis des années mais qui tarde à voir le jour ?
Cela tarde et la raison est simple : la réforme va toucher de gros intérêts. Parfois ce sont des relations que certains font jouer pour obtenir des crédits et c’est notoire et connu de tous. Nous avons vu des gens tout à fait ordinaires – simple vendeur de légumes ou autre – qui, du jour au lendemain, ont obtenu des crédits et sont devenus de riches entrepreneurs. Ils ont eu leur crédit sur un simple ordre de l’administration, alors que les vrais porteurs de projets on les fait traîner en longueur. C’est l’énervement du Président Tebboune quand il parle de la bureaucratie et je rappelle que lors de sa campagne électorale, il a clairement déclaré qu’on n’a pas de banques, mais ce sont des guichets administratifs.
On n’a jamais voulu réformer les banques, et on a toujours mis des anciens fonctionnaires comme ministre des Finances… Sans réforme, on ne pourra donc jamais développer le pays. Et il y a encore des gens qui vont s’opposer à la réforme car cela touche de gros intérêts. Mais d’une façon générale, Il ne s’agit pas de parler seulement de la réforme bancaire… Il faut une réforme du système financier en général. Il faut avoir une stratégie globale, car le problème qui se pose, c’est qu’il ne faut jamais aller du particulier au général, mais du général au particulier. Sinon, on va résoudre les problèmes de conjoncture à court terme, mais on va amplifier les problèmes à moyen et long termes.