Entretien réalisé par T. Gacem
Reporters : On assiste à des problèmes de régulation des importations, dont la dernière mesure est l’exigence d’un document délivré par l’Algex attestant de l’indisponibilité des produits à importer pour pouvoir effectuer la domiciliation bancaire. Le retard dans la délivrance de ce document provoque une perturbation du marché notamment dans certains secteurs… Mais d’une façon générale, comment appréciez-vous le domaine des importations ?
Abderrahmane Mebtoul :
Je commence par les chiffres des importations de l’année dernière établis par le Fonds monétaire international (FMI) puisque nous n’avons pas encore le bilan officiel. Selon le FMI, l’Algérie a importé pour 46 milliards de dollars en 2021, répartis en 40 milliards de dollars de biens et 6 milliards de services. Il y a eu un effort très important dans les services puisqu’entre 2010-2018 ils étaient à 11 milliards de dollars, donc une réduction de 5 milliards de dollars. Pour les biens, il y a eu effectivement une très forte réduction également puisqu’avec les services on allait vers les 65-70 milliards de dollars les années d’avant. Il y a eu donc une très forte restriction des importations entre 2010 et 2021. Mais ce qu’on oublie, c’est que l’économie algérienne fonctionne actuellement, que ce soit pour les entreprises publiques ou privées, avec 85% de matières premières et d’équipements importés en devises. Donc les restrictions ont entraîné, selon le Patronat, une sous-utilisation des capacités productives et beaucoup d’entreprises, notamment les plus fragiles, ont fermé. Sans parler du BTPH qui, toujours selon le Patronat, a licencié près de 500.000 emplois entre 2020 et 2021. Ce qui a réduit totalement les capacités des entreprises publiques et surtout privées. Ce qui m’amène à dire qu’excepté les hydrocarbures, on ne produit pas grand-chose, puisque pour les exportations d’hydrocarbures, et je vous donne le chiffre officiel de 2021, le PDG de Sonatrach a dit qu’elles étaient de 34,5 milliards de dollars, dont 2,5 milliards de dérivés d’hydrocarbures. Donc lorsque le ministère du Commerce dit qu’il y a eu près de 5 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures, si on enlève les 2,5 milliards des dérivés d’hydrocarbures, il ne restera donc qu’à peine près de 2,5 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures. Là, je pense qu’ils sont en train d’induire en erreur le président de la République, car en donnant le chiffre de 5 milliards de dollars d’exportations, on inclut celui des dérivés d’hydrocarbures.

Le problème qui se pose pour l’Algérie, c’est qu’au-delà des importations, le dinar a dérapé de 35 à 40% en l’espace de 5 ans. Actuellement, il est à plus de 140 DA pour un dollar. Donc ce dérapage de la monnaie plus la restriction des importations ont entraîné une poussée inflationniste d’autant plus qu’il y a une inflation mondiale très importante, c’est-à-dire qu’on importe des biens à des éléments très élevés auxquels on applique la dévaluation du dinar en plus des taxes et tout cela introduit une inflation…
En 2022, toujours d’après le FMI, on aurait environ 56-57 milliards dollars de recettes. Mais comme on a importé pour 46 milliards de dollars en 2021, et si on applique un taux d’inflation du fait que 85% de tous les biens sont importés, il nous faudrait – au même rythme des importations de 2021 – une importation de plus de 70 milliards de dollars et ça couvre à peine les recettes additionnelles qu’on va avoir, ce qui n’est pas propre à l’Algérie mais à tous les pays rentiers. Cela veut dire que si on veut relancer la machine économique, il nous faudrait 70 milliards de dollars d’importations pour 2022, ce qui représente un déficit de quelque 10 milliards de dollars. C’est un grand problème qui se pose car le Président veut relancer les investissements, or pour relancer ces investissements, cela devra se faire avec des devises. Le ministère de l’Industrie parle de la remise à flot de grandes entreprises, mais on ne sait pas si cela se fera avec un taux d’intégration interne ou avec des matières premières importées.

En plus des problèmes que vous venez de citer d’une façon globale, peut-on dire que les conséquences de perturbation des importations sont dues au fait qu’il y a parfois des mesures et contre-mesures du département du Commerce, et d’autres fois une dilution ou chevauchement de prérogatives qui engendrent des résultats contraires de ceux escomptés ?
Actuellement, il y a une incohérence dans les institutions gouvernementales du fait de certaines contradictions que nous observons entre un département ministériel et un autre… De la sorte, on arrive parfois à une paralysie de l’appareil de production. C’est pour cela que j’ai toujours dit qu’il faut un grand ministère de l’Economie où le ministère du Commerce est une simple Direction générale. C’est ce que j’ai préconisé il y a cinq ou six ans. On se retrouve actuellement avec des ministères qui se télescopent, car il y a en outre un ministère de l’Industrie, un autre en charge de la PME/PMI, etc., alors qu’il faut regrouper tout cela et c’est valable pour d’autres secteurs. Cela traduit qu’on manque de stratégie. On ne peut pas avec autant de ministères et sans un plan de stratégie arriver à quoi que ce soit. Actuellement, nous sommes en train de tâtonner, c’est-à-dire qu’on veut résoudre des problèmes à court terme. Mais en agissant ainsi, on va amplifier les problèmes à moyen terme. Puisqu’on nous annonce un grand remaniement ministériel pour juillet, espérons que les pouvoirs publics, que le président de la République aillent vers une véritable cohérence gouvernementale pour relancer l’économie nationale.

A votre avis, comment pourrait-on alors réguler les importations ou opérer des restrictions sans perturber le marché ?
On ne peut pas réguler les importations car il n’y pas de production intérieure, sans oublier le marché informel, les surfacturations… Pour réguler les importations, ce n’est pas seulement le ministère du Commerce qui doit agir. Il y a le problème du gouvernement : il faut qu’il ait une politique visible. Il y a également la Douane, les banques, les autres secteurs… Il faut une coordination intersectorielle pour pouvoir réguler les importations et lutter contre la corruption. Il faut aussi connaître les mécanismes économiques et financiers internationaux pour pouvoir faire une régulation, comme pour les produits boursiers par exemple. Or, au niveau des banques et du ministère du Commerce, je dirai que ce qui se fait est presque de façon aléatoire, ils n’ont pas de bureau d’études, pas d’experts etc. pour prévoir comment fonctionne le marché international, surtout avec la crise actuelle mondiale. Donc, la régulation des importations suppose une planification stratégique. Dans le futur gouvernement, je propose qu’il y ait un ministre d’Etat chargé de la Planification stratégique pour pouvoir réguler et coordonner ce qui se fait au niveau des ministères. Il faut savoir que la meilleure planification n’est pas comme celle d’avant devenue désuète : les meilleurs planificateurs actuellement sont les multinationales.

L’autre constat pour le court terme est qu’un certain temps s’écoule entre une décision et sa mise en œuvre, à tel point que certaines mesures deviennent parfois caduques avant d’être appliquées. Pourquoi selon vous ?
Encore une fois, je dirai qu’il n’y a pas de planification stratégique et pas de système d’information non plus. Même le Président Tebboune a dit qu’on n’avait pas de système d’information. Les ministres ont chacun un discours et donnent parfois des chiffres différents les uns des autres. Comment veut-on dans ce cas réguler et planifier ? Par exemple, pour la sphère réelle qui est un élément fondamental de la régulation, le Président a dit que la masse monétaire en circulation hors banques variait entre 6000 et 10.000 milliards de dinars. Ce qui représente une nette différence entre 33% et 47% du PIB. Dans ce cas, doit-on tenir compte du premier ou du deuxième taux ? Lorsque la question lui a été posée en conférence de presse pourquoi donner deux chiffres, il a répondu qu’il n’y avait pas de système d’information. Devant l’absence d’un système de statistiques fiable, il ne peut y avoir de régulation, c’est la navigation à vue. Il y a absence de stratégie et de gouvernance. De la sorte, on ne peut réguler ni les importations ni l’économie nationale. Tout est lié, car les importations ne sont qu’un élément de l’économie nationale.