Reporters : Vous dirigez à l’université de Bouira un laboratoire de recherche sur les questions de langue et culture amazighes. Qu’est-ce que cette structure ?

Abderrahmane Djellaoui : Le laboratoire que je dirige a pour intitulé exact « Laboratoire de recherches littéraires, linguistiques et didactiques amazighes ». Il est constitué de quatre équipes de recherche travaillant sur des domaines bien déterminés.
Deux équipes travaillent sur les questions de linguistique, une autre s’occupe du domaine littéraire, tandis qu’une quatrième réfléchit sur les problèmes de didactique et les moyens de mieux enseigner tamazight.  
Ce laboratoire, comme d’autres qui lui sont similaires, s’inscrit dans l’émergence au sein de l’Université algérienne d’une nouvelle génération de chercheurs orientés sur les problématiques en relation avec l’amazighité dans son versant linguistique, anthropologique et culturel d’une manière générale. Sa particularité, comme d’autres, est de susciter des vocations importantes de recherche puisqu’il compte 39 doctorants en langue et culture amazighes.

Le laboratoire que vous dirigez est-il impliqué dans le débat sur la promotion et la généralisation de tamazight ?
Oui, c’est évident. Les thématiques de recherche abordées au sein du laboratoire comme à l’extérieur – puisque nous organisons des colloques et des séminaires ainsi que des manifestations scientifiques publiques – sont conçues de manière pratique à ce qu’elles soient en lien direct avec la promotion de la langue et de la culture amazighes.
Sont abordées les questions de lexicologie, de terminologie, des genres littéraires ainsi que les problèmes se posant pour l’enseignement et la diffusion de tamazight.

Actuellement, le débat concernant tamazight porte de manière polémique sur la question de la standardisation de la langue et de sa transcription. Est-ce le moment, alors que l’on ne dispose pas encore des outils permettant de trancher cette question ?  
Comme je l’ai souligné récemment, lors de la journée d’étude au Conseil de la nation sur tamazight, la question de la transcription n’est pas une priorité actuellement. C’est un point qui doit se poser plus tard en fonction de la masse de travaux qu’on aura réalisés et collectés à ce niveau.
Il se posera quand la future académie aura accumulé la masse de savoir nécessaire. L’urgence, à mon avis, est dans la collecte du patrimoine immatériel amazigh, dans toute sa diversité dans l’objectif d’avoir, dans les plus brefs délais, une banque de données des matériaux patrimoniaux qui serviront de base dans toutes les recherches visant l’unification de la langue et sa standardisation. Le choix du caractère reste une tâche qui doit être confiée à des spécialistes dans le cadre des activités scientifiques de la future académie.

A l’occasion de la Journée nationale du savoir, le 16 avril dernier, le chef de l’Etat a mis en garde contre l’instrumentalisation de la question amazighe. Quelle appréciation avez-vous par rapport à cette mise en garde ?
Il est judicieux et pertinent que le Président appelle à ce qu’on fasse attention aux parties qui chercheraient à inscrire la question de tamazight dans des polémiques politiques sans lendemain et dont le seul effet est de gêner le travail scientifique, voire le contraindre. Tamazight doit être  un facteur d’unité et il ne faut pas accepter qu’elle soit exploitée à des fins de division ou de diversion. Nous,  spécialistes de la question amazighe, attendons avec impatience l’installation de l’académie de langue amazigh  conformément à la Constitution de février 2016. Les travaux de cette institution seront une continuité logique des luttes menées depuis longtemps pour la reconnaissance et la consécration de tamazight.

Est-ce un appel aux militants pour qu’ils s’écartent du débat sur la standardisation de la langue et de laisser le champ aux spécialistes pour trancher cette question ?
C’est un appel à tous ceux qui veulent précipiter le débat ou le couvrir de considérations qui l’empêcherait d’aboutir. L’enjeu est que le capital des luttes politiques et associatives s’enrichisse et se renforce par un effort de recherche et de travail scientifique dans la sérénité. Nous avons, aujourd’hui, des spécialistes, des linguistes, des chercheurs et des enseignants qu’il faut laisser travailler. Avec leurs expériences, ils sont les seuls habilités à se prononcer sur ce qui est de l’intérêt et de l’utilité de tamazight et ce qui ne l’est pas. Par leur capacité d’expertise,  c’est à eux seuls  que revient la tâche d’expliquer quelle meilleure voie  suivre pour  la promotion de la langue amazighe et son intégration dans les divers domaines de la vie de notre  pays et société.
Le travail n’est pas aisé, car la langue n’est pas normalisée, elle n’est pas non plus  standardisée. Faire émerger une langue commune sera un travail complexe qui demandera beaucoup d’effort, de temps et d’énergie aux spécialistes dans divers disciplines de la langue, linguistique, sociolinguistique, didactique, littérature et autres. Mais ce travail se fera.
Recueillis par meriem kaci