Le rôle de l’entreprise dans le cadre du nouveau modèle économique de croissance, la place des PME dans cette nouvelle équation économique qui fixe la bataille de l’export comme un défi à relever, la finalité de la charte de partenariat public-privé, l’internalisation de grands groupes nationaux… autant de questions et problématiques que l’universitaire passe au peigne fin dans cet entretien.

Reporters : Le gouvernement a placé l’entreprise comme le fer de lance pour la diversification de l’économie et la relance du secteur productif. Quelles sont, selon vous, les conditions nécessaires pour redonner à l’entreprise son lustre d’antan ?
Abderrahmane Abedou : La question du repositionnement de l’entreprise comme le fer de lance de la diversification de l’économie et de la relance économique n’est pas récente. Elle est même récurrente et cyclique. A chaque perturbation des marchés mondiaux, et notamment les marchés pétroliers, les décideurs et les observateurs de l’économie algérienne tirent la sonnette d’alarme pour dire que le paradigme de la manne pétrolière demeure la principale source de menace de l’économie algérienne.
Depuis plus d’une décennie, les valeurs des importations ont doublé et les recettes externes n’arrivent pas à inverser la tendance baissière provoquée par la chute drastique des prix des matières premières sur les marchés mondiaux. A cette situation s’ajoute une tendance inflationniste en hausse, que les pouvoirs publics n’arrivent pas à juguler.
Devant cette situation où les clignotants ne sont plus au vert, les leviers de commandes dont disposent les décideurs ne sont pas nombreux. Revenir à l’entreprise est-elle la solution ? Oui dans une certaine mesure, à condition de satisfaire certains préalables au moins au nombre de trois. D’abord, identifier les secteurs stratégiques à développer et dans lesquels l’Algérie pourrait dégager un avantage compétitif et convoiter des marchés externes. Ensuite, mettre en place une stratégie cohérente de diversification des structures productives (diversification verticale et horizontale). Et, enfin, miser sur des champions capables d’absorber, de s’approprier et de disséminer des innovations dans leur environnement.
Aujourd’hui, la performance des économies des pays se mesure à travers l’indicateur part de marché. Il est important pour l’Algérie de mesurer sa part de marché mondial. Quelle part de marché mondial détiennent ses entreprises et quelle est la taille et le créneau détenu par ces entreprises algériennes.
Les données statistiques indiquent que les parts de marché actuelles de l’économie algérienne dans le marché mondial, hors hydrocarbures, sont presque insignifiantes et les parts de marché des grandes entreprises algériennes sont également très faibles. Donc miser sur l’entreprise est un gage très fort ; car il s’agit d’apprécier la position et la part de marché que doivent conquérir les entreprises algériennes dans le marché mondial. Aujourd’hui, redonner à l’entreprise son lustre d’antan ce n’est pas un simple slogan, mais un travail en profondeur à faire et des décisions courageuses à prendre, tant la médiocrité de la performance de l’économie algérienne est sérieuse.
Ce n’est plus uniquement une question d’ouverture de l’économie, qui a été longtemps un slogan repris par des chantres de l’économie pour justifier le développement, mais plutôt la capacité d’une économie à prendre des parts de marché à l’international mais aussi à produire des champions capables de s’insérer dans les chaînes de valeurs mondiales. De mon point de vue, relancer l’entreprise passe d’abord par une orientation fortement affichée d’encouragement à la production de champions et/ou de leaders de l’industrie capables de remplir le rôle de locomotive dans leur secteur et dans leur marché. Ces entreprises championnes doivent satisfaire au moins cinq facteurs, un management éclairé, un capital humain performant, une organisation aux standards et aux normes internationales, une capacité d’innovation et de R&D et enfin, un capital savoir-faire à l’international.
Pour certains, il est plus que nécessaire de «défonctionnariser» l’économie nationale, de libérer l’initiative et que le tutorat doit accompagner et non se substituer à l’entreprise…
La question que vous posez est complexe. Toutefois, deux champs de réflexionpeuvent nous apporter des éclaircissements sur le phénomène de la «défonctionnarisation l’économie» : l’économie politique ou la sociologie économique.

Parler de «défonctionnariser l’économie», nous situe d’emblée dans le débat sur les réformes et sur les enjeux d’approches proposées par les différents protagonistes, d’un côté les institutions internationales et leurs relais d’experts locaux, et, de l’autre, les défenseurs du secteur public.
Au cœur du questionnement sur la «défonctionnarisation de l’économie» se trouvent les débats controversés sur la privatisation.
Certes, les débats sur la privatisation ont bel et bien été amorcés dès les années 70, lorsqu’un courant de pensée a revendiqué la limitation de l’interventionnisme de l’Etat dans les affaires économiques. L’angle d’attaque a été la démonopolisation de certains secteurs d’activité, mais également la déréglementation et la dérégulation de certaines filières économiques rentables. Les défenseurs de ce courant de pensée ont préconisé l’ouverture de ces secteurs et filières à l’investissement privé. Les arguments mis en avant sont :
1) la faible performance des monopoles et des entreprises publiques qui ont poussé les détracteurs du secteur public à demander l’accélération du désengagement de l’Etat des affaires économiques et la substitution de l’intervention de l’Etat par le privé où seule la propriété privée des moyens de production demeure le gage d’incitation à produire de manière efficace.
2) qu’un secteur privé fort limiterait l’interventionnisme de l’Etat pour protéger les entreprises non rentables contre la faillite.
3) Et enfin, les actionnaires exercent des pressions sur le conseil d’administration pour le pousser à remplacer les dirigeants qui n’arrivent pas à maximiser les valeurs de l’entreprise.
Ce débat sur la privatisation a concerné plusieurs systèmes et plusieurs économies, les économies développées et même les économies en transition (y compris les économies de l’ex-bloc de l’Est).
C’est dans la mouvance de ce courant de pensée que notre gouvernement a entrepris son programme de privatisation de certains secteurs d’activité estimés non rentables. Il a procédé à la démonopolisation de secteurs considérés jusque-là comme monopole naturel et à la dérégulation de filières (notamment les industries de réseaux) et leur ouverture à l’investissement privé.
Je ne voudrais pas parler d’évaluation de cette politique de privatisation, car ce n’est pas l’objet, mais plutôt souligner que dans ce processus ont émergé des groupes d’intérêts qui se sont positionnés comme de fervents défenseurs de la privatisation et affirment détenir les clés de la boîte à outils des problèmes de l’économie algérienne. Les protagonistes de ce mouvement en faveur de la privatisation sont présents sur la scène économique et politique de l’Algérie et proposent des plaidoyers pour faire valoir leurs idées auprès des différentes instances et sphères du pouvoir.
A l’opposé, il existe un autre mouvement de pensée, qui s’oppose à la privatisation, et qui prône la préservation du secteur public et demande l’introduction de la concurrence dans le secteur public pour libérer les initiatives, appliquer les principes du management moderne et encourager les managers à être plus performants. Pour les défenseurs de ce mouvement de pensée, la «défonctionnarisation de l’économie» implique la rupture avec l’héritage de l’économie socialiste, l’économie administrée où le système de la planification centrale s’est substitué totalement aux mécanismes de marché (offre et demande). La lecture historique de ce système nous a révélé qu’il a produit d’énormes gaspillages dans l’allocation des ressources. Les règles élémentaires de fonctionnement du marché n’étant pas respectées, les objectifs à réaliser étaient fixés selon les capacités installées, les prix étaient fixés par l’administration, la qualité des produits n’était pas une exigence de production et les salaires distribués étaient déconnectés par rapport à la productivité individuelle des employés. Le marché des compétences étant quasi inexistant, les instances politiques décidaient de la désignation des responsables à la tête des unités économiques sur la base de cooptation d’acteurs du système et lorsqu’il y avait une pseudo-sélection de responsables, elle se faisait sur la base de critères d’allégeance à l’appareil du système. C’est ainsi que les faibles performances du système administré ont engendré d’énormes gaspillages de ressources et ont produit des pénuries chroniques qui ont accéléré la prolifération de marchés parallèles «informels» provoquant ainsi de fortes augmentations des prix (inflation).
Pour rompre avec cet héritage de l’économie socialiste, l’économie administrée qui a engendré d’énormes gaspillages de ressources et faire face aux protagonistes de la privatisation, les défenseurs de la préservation du secteur public ont réclamé une réduction de l’interventionnisme de l’Etat dans les affaires économiques et ont proposé l’introduction de la concurrence comme dynamique de fonctionnement du secteur public. Au même titre que les protagonistes de la privatisation, les défenseurs de la préservation du secteur public se sont constitués en groupes de pression et ont conçu, eux aussi, des plaidoyers qu’ils ont essayé de faire valoir auprès des différentes instances et sphères du pouvoir.
A la lumière des jeux d’acteurs qui se nouent autour de la conduite des affaires de l’économie, la question de la «défonctionnarisation de l’économie» n’est plus désormais une question technique mais plutôt une question de politique économique. La «défonctionnarisation» se trouve désormais prisonnière de rapports de force entre les différents groupes d’intérêts, qui affichent des conceptions et des visions diamétralement opposées. La question n’est plus dans la liberté d’initiative, dans le tutorat ou dans l’accompagnement des entreprises mais plutôt elle est au centre d’un débat de société sur le modèle économique à promouvoir.

Voulant relancer la machine économique, le gouvernement a validé, il y a un an, la charte sur le partenariat public-privé. Est-ce une meilleure solution?

D’abord, au plan de l’ancrage juridique, il faudrait souligner que le partenariat public-privé est un mode d’organisation proposé comme un instrument de mise en œuvre de la stratégie de Lisbonne. Même si ce mode d’organisation a commencé à connaître ces dernières années une extension de ses applications, la mise en œuvre de la stratégie de Lisbonne n’a pas été accompagnée par un ancrage réglementaire spécifique à ce mode d’organisation. Ensuite, au plan instrumental, ce mode d’organisation incite à accroître la participation privée dans la création d’infrastructures publiques ou bien la fourniture des services publics. La coopération institutionnelle qui est proposée entre le secteur public et le secteur privé est présentée comme un mode renouvelé d’exploitation des grands projets publics. Certains parleront de partage des risques, d’autres évoqueront les impératifs de la modernisation des actifs publics, d’autres citeront les obligations d’une gestion efficace et optimale des finances publiques, notamment dans les périodes de rareté des ressources, etc. Toute cette argumentation, reprise dans la charte sur le partenariat public-privé, vise à tranquilliser les représentants de la société que les ressources allouées seront sous contrôle et ne seront pas affectées à d’autres fins.
En Algérie, ce type d’organisation accuse un déficit, au même titre que dans les pays qui ont procédé à sa mise en œuvre, dans la formalisation du cadre réglementaire applicable au partenariat public-privé. C’est la raison pour laquelle il est fait référence à la charte comme encrage pour formaliser des intentions de coopération PPP.
Le partenariat public-privé étant encore une solution expérimentale et transitoire, toutes les actions qui seront initiées dans ce cadre obéiront au régime transitoire.
Dans la logique actuelle des rapports de force en Algérie, entre les partisans de la privatisation et les partisans de la sauvegarde du secteur public, la charte de partenariat public-privé ne peut être appréhendée que comme une solution de compromis, une solution d’antichambre.
Dans la LF 2018, est mentionné qu’un cadre plus général visant l’abrogation des dispositions est proposé, ainsi qu’une visibilité sur les évolutions futures de l’environnement de l’entreprise. L’entreprise algérienne a-t-elle les moyens d’aller au continental ou à l’international, notamment dans le cadre d’une diversification de l’économie qui devient de plus en plus pressante ?
Une partie de la réponse à la présente question se trouve dans la première question. Toute fois, j’ajouterais que le cadre réglementaire est très important, notamment lorsqu’il est stabilisé, pour marquer les esprits sur la visibilité du système économique algérien. Concernant le climat des affaires, il est temps d’afficher les grandes orientations et les mesures d’accompagnement qui sont prises ou qui vont être prises pour promouvoir les secteurs stratégiques à développer et/ou à soutenir. Aller à l’international ou au continental n’est pas une question de moyens, c’est plutôt une affaire de politique économique. Si vous vous appuyez sur une politique économique basée sur des champions, vous pouvez gagner le pari. C’est ça de mon point de vue la traduction de la notion de visibilité sur les évolutions futures de l’environnement de l’entreprise. La diversification est un instrument mais pas une politique économique.
La conquête des marchés internationaux n’est pas l’affaire de l’entreprise seule, mais c’est aussi une affaire de l’Etat qui doit assurer l’accompagnement des entreprises à l’international. Etre à l’international, c’est l’affaire d’une entreprise et d’un pays, c’est prouver que vous disposez d’une compétence distinctive, vous disposez de champions qui proposent des produits répondant aux standards internationaux et qui offrent des services à forte valeur ajoutée. L’encouragement à l’internationalisation est un moyen pour affirmer la compétitivité d’une économie à aller gagner de nouvelles parts de marché et trouver de nouveaux partenaires commerciaux pour conduire les affaires. Etre à l’international, c’est avoir des champions qui peuvent aller conquérir de nouvelles parts de marché.

Pensez-vous que la co-production peut être salutaire pour les entreprises algériennes ?
Sans restreindre de l’importance de ce concept de co-production pour notre économie, nous pouvons dire qu’il met en avant deux dimensions fondamentales : la co-production implique l’association de deux acteurs partageant le même domaine d’activité, ayant des technologies globalement similaires et ciblant le même marché.
La seconde dimension de la co-production implique aussi que les deux parties disposent d’un savoir-faire partiellement équivalent ou complémentaire et d’un capital ressource humaine performant. Lorsqu’une partie de ces deux dimensions est réunie, on peut affirmer que les deux parties partagent le même objectif et sont dans des logiques de partenariat de co-production gagnant-gagnant.
Il existe deux formes de co-production, la co-production de type local et la co-production internationale. Je peux vous donner un exemple en matière de co-production locale. Deux entreprises peuvent se réunir pour produire un bien pour un marché donné. C’est une co-production de capacité. Par contre lorsqu’on parle de co-production internationale, elle est d’un niveau supérieur. Pour les pays du Sud, la co-production internationale peut être salutaire à condition de satisfaire aux exigences d’une véritable co-production. Elle peut engager deux entreprises comme elle peut engager deux Etats.
Dans les deux cas de figure, la co-production internationale est un engagement à s’unir pour s’attaquer à un nouveau marché ou une nouvelle gamme de production. Par exemple dans le domaine de la production d’automobile, deux fabricants s’unissent pour coproduire un modèle de voiture de demain «voiture hybride». Là, la co-production est qualitativement intéressante et avantageuse car elle se base sur un partage technologique et une contribution à l’engineering. L’engagement dans une formule de co-production est problématique dans la situation actuelle de nos entreprises algériennes.
Les conditions exigées pour une co-production réelle ne permettent nullement de positionner nos entreprises, si ce n’est de les placer dans des situations d’infériorité et ou d’acteur d’exécution de programmes conçus dans les sphères développées. La co-production oui, mais à condition de se préparer en vue de se positionner à des niveaux de compétences équivalents.

On parle souvent du rôle que doivent jouer les PME dans cette dynamisation économique. Mais, la contribution socio-économique de cette catégorie d’entreprises reste très en deçà du potentiel qui est le sien. Que faut-il au juste pour créer une sorte de déclic et permettre aux PME d’apporter une plus-value à l’économie nationale ?
Lorsque les décideurs et même certains experts parlent de la PME, soit à l’échelle internationale et/ou à l’échelle locale, ils répandent l’idée selon laquelle il est impératif de stimuler et faire croître le potentiel des PME pour fortifier le tissu économique et élargir leur contribution (part) à la création d’emplois.

En Algérie, ce même discours est repris par les pouvoirs publics, pleinement conquis par cette option dans laquelle ils estiment trouver des réponses à la dynamisation de l’activité économique du pays. Pour marquer leur engagement, les pouvoirs publics algériens ont mis en place de vastes programmes de promotion de la PME, ils ont réformé le cadre réglementaire et ont préconisé des actions d’incitation et d’encouragement à l’investissement pour la création de petites entreprises.
Malgré tous les efforts et la volonté des décideurs à booster ce «secteur» de la PME, les spécialistes n’ont pas cessé d‘avertir les décideurs des difficultés rencontrées par ces petites entreprises et leur incapacité à faire face aux contraintes de leur environnement. Certains spécialistes attribuent les raisons de ces difficultés aux crises mondiales répétitives qui ont affecté la demande domestique et dont les premières répercussions ont été ressenties par les PME plus que les grandes entreprises. D’autres spécialistes imputent la fragilité et la vulnérabilité des PME à leur système managérial trop familial et inadapté aux nouvelles exigences de la nouvelle économie qui se mondialise.
De mon point de vue, au-delà des difficultés rencontrées par les PME, la question de la contribution socio-économique de cette catégorie d’entreprises, si elle demeure très en deçà du potentiel qui est le sien c’est tout simplement parce que la taille du marché local, la demande domestique est trop exigüe et réduite.
La taille du marché intérieur algérien reste l’handicap majeur pour le développement des PME mais aussi pour leur croissance. Le marché intérieur algérien, pour être performant, doit fonctionner comme un grand marché et lancer des clignotants forts que de la demande domestique est en expansion pour mettre en confiance les grandes entreprises et aussi les PME, et les rassurer qu’elles auront du travail à l’échelle nationale et même à l’international. C’est cette dynamique qui doit donner confiance aux dirigeants des PME à se projeter dans un marché intérieur en expansion et leur fournir l’assurance nécessaire pour se projeter hors de leurs frontières pour trouver de nouveaux débouchés. C’est cette confiance, cette impression que le marché intérieur est en expansion qui va pousser les chefs d’entreprises à grandir et à investir dans la croissance. Le déclic pour les PME, c’est d’être assurées d’avoir du travail, d’avoir un plan de charge pour une longue période. La perception du marché intérieur demeure le facteur d’incitation à la croissance et au développement d’attitudes offensives ou défensives.