Le directeur du Centre national pédagogique et linguistique de l’enseignement de tamazight (CNPLET), Abderezzak Dourari, indique, dans cet entretien, que rien n’a été fait concrètement après une année de l’officialisation de tamazight. Le professeur des sciences de la langue parle également de la loi organique qui devait suivre en toute logique la constitutionnalisation de tamazight.

Reporters : Aujourd’hui, on célèbre une année de la constitutionnalisation de tamazight. Qu’est-ce qui a été fait concrètement sur le terrain depuis le 7 février 2016 ?
Abderezzak Dourari : Tamazight est devenu langue nationale en 2002 puis langue officielle dans la nouvelle Constitution de  2016. Cela fait déjà un an que tamazight a été consacré langue officielle, malheureusement, le processus juridique qui devait suivre logiquement n’a pas été entamé pour consolider les acquis de cette officialisation. D’ailleurs, on attend toujours la publication d’une loi organique et son adoption par les deux tiers des membres des deux chambres de l’APN. Cependant, le mandat des députés de l’actuelle APN est terminé, et le projet de la loi n’a pas encore été présenté à l’Assemblée nationale à ma connaissance. Nécessairement, il faudra attendre alors la nouvelle Assemblée pour que l’Exécutif présente cette loi pour adoption. Donc, la procédure au niveau légal a pris un certain retard. J’estime qu’au minimum, son examen sera renvoyé à juillet-septembre prochains. Ce retard n’est pas normal dans la mesure où la langue a véritablement besoin d’une institution qui la normalise, qui lui donne une norme grammaticale, lexicale, néologique, phonétique, phonologique, etc., et ce, en se fondant sur des données scientifiques et non sur les données subjectives comme il semble fonctionner aujourd’hui.

Que faut-il faire pour le  normaliser ?
Tamazight n’est pas normalisé et chacun de ses utilisateurs est devenu normalisateur. L’académie de langue amazighe est une nécessité absolue dans l’immédiat. Elle a des capacités que ne peut avoir un centre de recherche. L’académie a besoin d’un réseau de plusieurs centres de recherche pour mutualiser les connaissances et compétences disponibles et les mettre en synergie. Dans le cas actuel, tamazight ne peut être immédiatement un élément véhiculaire dans le domaine officiel. Il faut lui donner un instrument de normalisation qui est l’académie pour le rendre progressivement effectif sur le terrain. Il est nécessaire de regrouper un corpus tamazight (recueil national de données linguistiques par variété). Au départ, il faut regrouper un corpus des expressions écrites, orales et audiovisuelles afin de le passer ensuite par les cribles de l’analyse à travers des systèmes informatiques et établir une base de données électroniques qui donnera la possibilité à tous les chercheurs de rechercher facilement les unités lexicales, morphologiques et syntaxiques de cette langue. C’est celui-là le moyen par lequel les décisions de normalisation seront fondées scientifiquement et légitimées. D’ailleurs, toutes les nations ont un corpus numérisé de leur langue alimentée continuellement, ce qui permet de suivre l’évolution sur le terrain et en temps réel l’usage de la langue. Dans le cas où un travail de normalisation se fait, il faut qu’il émane d’une instance scientifique légitime et compétente capable de faire ce travail. Je tiens à souligner que sans cette base lexicale et ce corpus de départ, on ne peut pas aller loin. C’est ce qui se passe avec la langue arabe, qui depuis le XIVe siècle après la parution de Lissan Al-Arab, d’Ibn Mandhour Al-Maghribi, est restée comme prisonnière du système cognitif du XIVe siècle et souffre en matière d’intégration des données scientifiques modernes. Pour le cas de tamazight, on ne peut pas rester dans un bureau et imaginer comment la langue s’utilise et lui inventer des termes de manière fantasmatique pour les imposer ensuite par des moyens non légitimes sociologiquement. Ceci nous mènerait vers la création d’une langue artificielle qui risque de se retourner contre le tamazight naturel qu’on vise à sauver principalement. Aussi, dans les programmes scolaires, le ministère de l’Education devrait pouvoir enseigner la langue telle qu’elle est utilisée par ses locuteurs natifs.

Quelle appréciation faites-vous de l’idée d’un tamazight  standard ?
Le tamazight standard serait, s’il venait à exister, une langue artificielle dont le marché linguistique n’aura pas besoin. Pis encore, il menacerait l’existence des variétés réelles de tamazight dont la vitalité est garantie par ses locuteurs naturels. A ce sujet, on a fait beaucoup de fausses comparaisons. On ne peut comparer le processus d’unification de la langue allemande, qui s’est fait entre les XVIII, XIX et XXe siècles, comme on ne peut pas suivre l’expérience hébraïque, pour une simple raison, le peuple juif n’existe pas et c’est Shlomo Sand, professeur d’histoire de l’université de Tel-Aviv, qui le dit, mais fut créé selon une idéologie de légitimation de la création d’un Etat israélien. C’est un mythe de fondation ou de création. Ce peuple n’existait pas et n’avait pas de territoire non plus. Celui-ci fut acheté parfois, volé aux Palestiniens ou occupé de force par l’armée israélienne, soutenue par l’Occident. Ce qui fait un Etat, c’est un gouvernement central, un peuple et un territoire. Donc pour les sionistes israéliens, il fallait trouver quelque chose pour créer un Etat, autour de quoi il s’agrégerait et se constituerait. Le seul élément commun à tous les juifs, répartis sur toute la planète et ayant plusieurs cultures et nationalités, était l’ancien Testament, écrit en araméen ou en ancien hébreu, appelé l’hébreu talmudique. Donc, les sionistes n’avaient rien au départ en commun ; ils ont donc inventé une langue hébraïque nouvelle, fondée sur la langue sacrée et une commission de linguistes a essayé de la moderniser pour en faire une langue nationale. L’hébreu n’est que la façade commune qui représente l’Etat israélien et, en même temps, la définition identitaire d’un point de vue sociolinguistique. Pour ces raisons, tamazight ne peut suivre le même cheminement. Tamazight est au Maghreb et en Algérie chez lui. Les Algériens (les Maghrébins), c’est son peuple, et l’Algérie (le Maghreb) c’est son territoire. Nous n’avons pas besoin de les lui créer. Elle a aussi un Etat qui a une langue officielle établie depuis très longtemps de manière consensuelle (durant la Révolution déjà) qui est l’arabe scolaire. Tamazight est maintenant sa deuxième langue officielle. L’Etat a une langue pour son identité (à l’égard des autres Etats) et possède maintenant une deuxième langue officielle qui est tamazight, mais venue à un moment où les places du domaine formel sont déjà occupées par l’arabe scolaire et le français. Tamazight arrive au domaine officiel alors que nous avons une langue de l’école qui est l’arabe scolaire et une deuxième langue qui est le français qui occupent les terrains de prédilection, de la communication, de la diplomatie, des sciences et de la pensée élaborée. Actuellement, on ne peut substituer mécaniquement tamazight en un tournemain à ces deux langues dans les domaines formels de la recherche, de l’administration… donc, il faut lui aménager progressivement une place et lui donner plus de moyens pour qu’il puisse la prendre et soit utilisé dans les différentes institutions.
Actuellement, je me pose la question de savoir s’il est nécessaire que tamazight soit unifié. Pour moi, il est difficile et inutile d’avoir une langue unifiée maintenant, parce que ses locuteurs ont d’autres variétés pour s’exprimer et ne sont pas dans la nécessité absolue de parler dans un tamazight unifié. Le monolinguisme n’est souhaitable ni au niveau macro (national), ni au niveau micro (les variétés de tamazight). Il faut savoir que le processus d’unification de tamazight a été lancé au Maroc, en 2003, avec de bonnes intentions et beaucoup de moyens humains et financiers, mais n’a pas donné les résultats jusqu’à nos jours. Vers la fin 2016, les Marocains pensent revenir (loi organique pour l’officialisation de l’amazigh envisagée) sur l’unification pour officialiser chaque variété comme chez nous, et vont également probablement revenir à l’enseignement des variétés, ayant constaté, me semble-t-il, que la langue tamazight unifiée est un véritable fantôme. Il est anachronique de comparer tamazight à l’hébreu comme à l’allemand aussi. Cette langue était venue à un moment historique particulier de la constitution des grandes nations et des Etats-nations ; au moment où la nation germanique avait besoin d’une langue unifiée pour s’unifier sous la férule de l’idéologie pangermanique… A d’autres temps d’autres mœurs !

Une des variétés de tamazight va-t-elle un jour finir par s’imposer ?

Généralement, c’est une possibilité admise dans une situation de plurilinguisme. Tous les sociolinguistes qui ont travaillé sur des variétés de langue s’entendent à dire que s’il existe un besoin social et fonctionnel pour l’unification, une variété parmi les autres va finir par s’imposer. Pour notre cas, au Maghreb, on n’a mis aucune des variétés des locuteurs maghrébins comme langue commune et on a plutôt favorisé une langue étrangère. C’est aussi une possibilité. Les  Berbères ont préféré prendre la langue des Puniques, puis celle des Romains, puis celle des Arabes et enfin celle des Français pour éviter les jalousies entre cousins quant au détenteur du prestige linguistique.

 

L’arabe algérien, qui est fait à partir des variétés de berbère, d’arabe hilalien et de punique, a donc été choisi aussi pour la communication intensive dans le domaine interpersonnel dès le XIIIe siècle. A l’Indépendance, nous avions besoin d’une langue savante, les pouvoirs publics ne pouvaient accepter que l’arabe algérien assume ce rôle et avaient opté pour l’arabe scolaire pour ce qu’il était en même temps différent et égal en prestige au français. Ce n’est pas le cas de Malte, où l’arabe algérien est langue officielle à côté du français.

Tamazight est-elle une langue menacée de disparition du moment qu’elle est de moindre diffusion ?

Certes, c’est une langue de moindre diffusion, mais cela ne veut absolument pas dire qu’elle est menacée de disparition. L’extension de sa territorialité est limitée. Les espaces où elle est utilisée sont limités, mais c’est une langue transfrontalière, utilisée en Libye, en Egypte, au Niger, au Nigeria, mais également dans les pays du Maghreb, car la vitalité d’une langue est liée aux nombre de ses locuteurs. S’il y a une variété de tamazight menacée de disparition c’est celle de Zenata, dans la région de Tlemcen, qui n’est parlée que par une très petite minorité.

Ne craignez-vous pas que tamazight soit utilisé à des fins politiques ?

Il n’y a aucune question sociale ou linguistique qui ne soit utilisée à des fins politiques ! Cela, c’est la nature des hommes et des sociétés. Tamazight est déjà utilisé par des tendances idéologiques et politiques. Le MAK et le MIK utilisent la langue pour faire avancer des idées politiques et pour faire changer le modèle d’organisation de l’Etat algérien qui est un Etat unifié et intégré. Le mouvement autonomiste et indépendantiste en Kabylie veut créer un territoire pour une langue ; il réclame l’indépendance et de modifier l’organisation de l’Etat algérien fondé sur une philosophie politique différente. L’idéologie du FLN, dite nationaliste, était toujours montée au créneau contre tamazight, disait-elle, pour favoriser l’unité nationale, et l’islamisme et voit tamazight comme une menace de déstabilisation de la langue arabe sacrée ! 
Le Kabyle est un Algérien qui a ses spécificités que l’Etat actuel, devenu démocratique et citoyen, pourrait prendre en charge dans la citoyenneté sans plus.
Les projets d’autonomie et d’indépendance de la Kabylie sont des projets politiques irréalistes qui essayent de se légitimer à travers ce qu’ils considèrent comme la non-reconnaissance par l’Etat algérien actuel de la langue et de la culture kabyles.