Reporters : Le 39e anniversaire du Printemps amazigh intervient, cette année, au milieu d’une contestation populaire sur tout le territoire national. Le 20 Avril 1980, c’est toute la Kabylie qui s’était embrasée pour des revendications culturelles et démocratiques. Le Hirak, qui en est à sa 9e semaine de contestation, porte-il les mêmes revendications ?
Abderezzak Dourari : Effectivement. La célébration du Printemps amazigh intervient en plein milieu d’une contestation politique et sociale dans tout le territoire national. Toutes les wilayas participent à la contestation d’un régime politique dictatorial qui a étouffé les expressions culturelles, linguistiques, politiques et sociales de la société algérienne. Il ne faut pas oublier que depuis l’Indépendance, deux idéologies négatrices de l’algérianité ont dominé le pouvoir et la société.
Celle du FLN, fondée sur le nationalisme arabe, qui a nié l’algérianité et les fondements anthropologiques de l’Algérie, ce qui l’intéressait c’était la «oumma» arabe ; et celle islamiste, défendue par le FIS, qui cherchait à intégrer l’Algérie dans la «oumma islamiya». L’algérianité donc a été exclue des deux idéologies dominantes et hégémoniques depuis l’Indépendance.
Mais, aujourd’hui, c’est la première fois qu’on reconnaît et constate l’émergence de l’algérianité de manière splendide. Les Algériens sont sortis dans les rues par millions pour revendiquer, à l’unanimité, le départ d’un régime politique qui les a malmenés depuis l’Indépendance et a séquestré leur pays et son Etat. Il est sorti également en se revendiquant de la qualité de peuple algérien, différencié mais uni, et en demandant d’aller vers une gouvernance démocratique, sociale et politique. Ils revendiquent l’algérianité tout en assumant la diversité des régions formant une Algérie plurielle et diverse, affirmant leurs identités et spécificités locales, régionales, religieuses de représentation politique… dans une Algérie unie.

L’expression de la volonté d’un peuple de vivre ensemble et un désir d’équilibre et de construction d’un Etat démocratique multiculturel. Au niveau de l’expression linguistique, les citoyens, devant les caméras de TV parlent dans leur langue maternelle, allant jusqu’au refus de s’exprimer ou d’utiliser l’arabe scolaire (académique) en affirmant leur identité et leur langue «darja» ou arabe algérien.

Les revendications portées aujourd’hui par le mouvement populaire sont-elles une continuité des revendications du mouvement amazigh ?
Les idées ne fleurissent pas immédiatement mais prennent du temps pour apparaître en surface, notamment dans les sociétés soumises à la dictature. Le travail qui a été fait par la mouvance de la revendication amazighe, depuis 1980, transcrit dans le document du séminaire de Yakouren, n’a exclu aucune composante de l’identité algérienne, et ce en se prononçant en faveur de l’algérianité, l’arabe algérien et les variétés de tamazight. Cette même revendication a ébranlé, aujourd’hui, la citadelle de la dictature imposée par le FLN avec son nationalisme tactique pour casser et exclure l’autre et tout ce qui est opposition potentielle. L’amazighité est acceptée comme faisant partie du paysage politique, culturel et de l’algérianité.
Vous dites que l’amazighité est acceptée, mais on a entendu des voix discordantes qui ont appelé à ne pas brandir un autre drapeau que l’emblème national, en rejetant l’agitation du drapeau amazigh. Quelle signification donnez-vous à cela ?
Il faut distinguer les demandes à caractère tactique et celle à caractère stratégique. Le drapeau agité est celui de l’Afrique du Nord. Alors que celui des séparatistes du MAK a été interdit même en Kabylie, car l’idée du mouvement citoyen algérien actuel est d’unifier l’Algérie sur ce qu’elle est et non de la diviser ou de la fragiliser. C’est donc le drapeau amazigh (de l’Afrique du Nord) qui est porté. Mais le fait que le sens et l’origine de ce drapeau soient méconnus des Algériens a donné lieu à une polémique qui n’avait pas lieu d’être parce qu’il a été confondu avec un drapeau de la Kabylie dessiné par le MAK. Mais grâce à un travail d’explication et de vulgarisation, la question du drapeau a été vite dépassée, on le voit brandi partout et pas seulement en Kabylie, mais dans les régions où la berbérophonie a beaucoup régressé. On a vu également un drapeau d’Ouled Naïl brandi durant les marches, une manière de dire qu’ils ont une spécificité qui s’inscrit elle aussi dans l’algérianité.

L’Algérien a fini par s’insurger contre un récit national que vous qualifiez de mythologique…
L’Algérien, dans les 48 wilayas, s’est découvert algérien et a rejeté une identité mythologique qui s’appellerait «nation arabe» ou «islamique». Il découvre qu’il appartient à une Algérie plurielle mais unie. Je l’ai toujours dit, on a besoin d’un aggiornamento, une révision en profondeur de notre discours et de notre pensée politiques. Le récit national ne privilégiera pas une composante sur une autre, mais racontera une Algérie dans laquelle on admet définitivement les différences et la pluralité, car on ne milite pas pour une unicité mais pour l’unité. Pour cela, j’avais appelé, en 2015, à réécrire le récit national, de manière à ce qu’il soit proche de la réalité, car celui du FIS et du FLN sont totalement déréalisés du fait que notre histoire est en Afrique du Nord et non pas ailleurs, en Asie ou au Moyen-Orient, sans prôner la pureté qui est une notion raciste et nazie. Je demande un discours intégratif et non exclusif. L’Algérie est un Etat supérieur à la spécificité régionale ou politique. J’espère que les discours tenus après 1980 par le mouvement revendicatif de l’amazighité évolueront en tenant compte de la diversité culturelle, sociale et religieuse des Algériens. Notre discours de revendication doit tenir compte de tous ces paramètres sociaux et des variétés de langues que j’appelle les géolectes. On ne peut, à titre d’exemple, développer et normaliser tamazight, comme si c’était exclusivement du kabyle. Tamazight connaît une grande variation et les régions ont leur spécificité culturelle, leur histoire propre, qui forment l’histoire nationale.

Après deux mois de protestations, les manifestants refusent que le mouvement soit porté par des formations politiques ou organisations syndicales. Le mouvement risque-t-il un désert politique et intellectuel ?
Dans l’absolu, il n’encourt pas ce risque. On constate une prudence excessive, de peur de reprendre les mêmes divisions politiques qui ont empêché de travailler auparavant de manière cohérente contre un pouvoir organisé en clans par des intérêts communs. Un pouvoir qui a pour seul but de se maintenir aux privilèges du pouvoir. Pour le moment, il est judicieux de mettre toutes nos différences, en sourdine, tout en les assumant, car on fait face à un pouvoir unifié qui vise à l’essoufflement du mouvement en usant de tous les moyens d’Etat. Le peuple n’a en contrepartie que son unité à faire valoir, même unité d’objectif et volonté d’être. A mon sens, il est prématuré de penser à une représentation, car il y a nombre de revendications qui nous unissent contre ce régime comme la demande démocratique, la reconnaissance de la pluralité et l’existence d’institutions représentatives non fantoches. Passer de l’Etat de nature à l’Etat civil, comme le pensent Hobbs ou J.-J. Rousseau, ensuite construire des institutions représentatives. Comme les institutions algériennes n’ont jamais tenu compte de la représentativité, ce qui est en train de se passer s’appelle la phase de défiance envers la totalité du régime et des institutions non représentatives. C’est un retrait de confiance qui met le peuple devant son destin. C’est pour cela qu’il y a ce désir de rester unis et de ne pas se diviser en partis dès maintenant. Il est légitime que le peuple ait peur d’élire une direction car cela provoquerait des orientations et des divergences alors que maintenant l’urgence est de parer au problème commun.
On est un peuple, c’est-à-dire une histoire et une culture, qui a été exclu dans l’idéologie nationaliste panarabe et par l’idéologie islamiste, mais qui s’est réinventé dans le contexte actuel comme acteur dans l’histoire politique, culturelle de l’Algérie. On a dépassé la crise islamiste, et on est en train de dépasser celle nationaliste. On est dans l’algérianité moderne qui aspire à la démocratie, à la reconnaissance de la citoyenneté et à la différence qui tient compte de la volonté populaire. Le peuple, qui est le constituant, est le propriétaire du pays et peut se donner la Constitution qu’il veut comme le stipulent les articles 7 et 8 de la Constitution actuelle jamais respectée par le pouvoir en place. Pour cela, je pense que si le mouvement éclate en partis politiques, il risque de reproduire les mêmes schémas de pensées et discours politiques qui ont paralysé la société et qui l’ont livrée à ce pouvoir prédateur.

Est-il sensé de faire le parallèle entre le mouvement citoyen du 22 février et celui du Printemps noir, notamment après la désignation de Belaid Abrika comme représentant et ayant conduit le mouvement à l’essoufflement ?
Le mouvement citoyen des wilayas, daïras, communes et Arouch a voulu être un mouvement horizontal, c’est la même revendication portée aujourd’hui. L’organisation horizontale a ses avantages, ne permettant en principe pas d’être infiltrée. Mais quand on fait une rétrospective, on trouve que le mouvement a été infiltré parce que la police politique et les services secrets l’ont effectivement infiltré, sans que le mouvement ne soit dévié réellement de ses objectifs, sachant qu’il s’est donné une plateforme de revendications enrichie par des rares intellectuels.

Le Hirak n’a toujours pas de Déclaration…
Absolument. C’est un texte qui manque au mouvement actuel. Mais des analystes politiques peuvent, à partir des affiches brandies, rédiger un texte et une plateforme commune de résolution de la crise et de passage de l’Etat actuel à un Etat de droit. Le mouvement des citoyens et Arouch a été maintenu pendant trois ans sans qu’il ait une organisation verticale. Il existe une phase, où le fait de ne pas présenter et exposer une direction au pouvoir, à son adversaire, est utile. Le mouvement actuel est un mouvement de fusion nationale, où il y a seulement une demande nationale qui concerne toutes les composantes du peuple. Le mouvement peut rester sans représentation jusqu’à ce que le pouvoir tombe. La transformation du mouvement d’un acteur collectif ou d’un actant politique à des acteurs politiques différenciés se fera une fois que l’essentiel du régime est tombé. Mais des têtes émergent déjà et une synergie intellectuelle est effectivement en formation. Cette défiance doit aboutir à une reformulation de l’Etat national démocratique et citoyen, avec une séparation effective des pouvoirs et le respect des libertés individuelles sous la forme intégrative du multiculturalisme dynamique.