Ceux qui suivent l’activité cinématographique de et à l’Institut français d’Algérie (IFA) ont vu leur regard retenu, l’année dernière, par le cycle «Lab DZ» de projection de films documentaires faits par de jeunes réalisateurs dans le cadre d’un programme de formation destiné à l’initiation aux métiers et techniques du genre. Derrière ces travaux expérimentaux de valeur inégale, mais qui révèlent par certains films une grande sensibilité au réel et une aptitude à la création documentaire, une aventure cinématographique passionnante et un dispositif patiemment mis en place par l’IFA pour l’initiation aux métiers de l’audiovisuel. Entretien avec Abdenour Hochiche, chargé de mission «cinéma» à l’IFA

Entretien réalisé par Nordine Azzouz
Reporters : Vous êtes le chef de file du programme «Lab Dz» de formation à la création aux techniques du film documentaire à l’IFA. Qu’est-ce que c’est au juste ?
Abdenour Hochiche :
Pour être juste et précis, il y a lieu de rappeler d’abord que ce programme de formation conçu et préparé par l’IFA, dans le cadre de son action de coopération culturelle en Algérie, a été lancé en 2014. Il ne date pas d’hier et a été initié par mon prédécesseur le cinéaste Karim Moussaoui dans l’objectif de former de futurs professionnels aux métiers du documentaire. Il a déjà une histoire et il n’est pas unique non plus. Il est un des volets de l’aide et de l’encouragement que l’IFA apporte à la création cinématographique et aux arts visuels en Algérie.

Vous évoquez, ici, le soutien plus ancien et plus traditionnel que l’IFA apporte (quand le financement existe) à la création dans le court, le moyen et le long-métrage. Nous, on parle de ce coup de main nouveau que vous donnez aux jeunes qui veulent faire du documentaire…
Le soutien à la création documentaire existe depuis dix ans. Derrière, il y a déjà un important parcours et un itinéraire qui ont connu une évolution qui se décline, notamment à travers les différentes dénominations successives par lesquelles le programme a été identifié : Alger Lab, Algérie Lab, puis Lab Dz… Par ces acronymes, on comprend qu’il a d’abord été lancé à titre d’essai à Alger avant d’être élargi à d’autres villes et régions algériennes, afin de le rendre naturellement accessible au plus grand nombre de gens intéressés qui ont des choses à dire et à montrer.

A leur propos, on rappelle que l’idée conductrice de Lab Dz est de le destiner avant tout à des candidats qui ont une relative connaissance des métiers cinématographiques et qui ont déjà plus ou moins travaillé sur des plateaux de tournage…
C’est exact. Après l’appel à candidatures, la sélection des postulants par les encadreurs chargés du programme de formation s’effectue sur la base d’une évaluation de profil, d’un CV et de choses déjà faites par ailleurs. Le choix est orienté vers de jeunes gens qui ont déjà plus ou moins travaillé sur des plateaux de tournage, comme assistants notamment, et qui cherchent un lieu d’enseignement et d’apprentissage pour améliorer davantage leurs connaissances des métiers et techniques du cinéma et du film documentaire, en l’occurrence.

De quelle manière sont-ils organisés ?
Les candidats et candidates retenus à part égales sont organisés en trois équipes de quatre membres. Chacun des douze candidats est dédié à une tâche précise. Il s’agit de leur montrer que leur réalisation, aussi personnelle qu’elle puisse être, est avant tout une entreprise collective. Pour donner corps à son projet, le réalisateur, quand il n’a pas sa propre trame, a besoin d’un scénariste. Il ne peut pas non plus travailler sans opérateur, sans assistant-opérateur, sans directeur-photo, sans cadreur, sans preneur de son ou sans monteur…

Pourquoi douze candidats seulement ?
C’est une question à presque se couper un doigt… Vous n’imaginez pas la frustration que nous avons, nous et nos formateurs, à limiter le nombre de places ouvertes à la formation, alors que le treizième ou le quinzième postulant présente un profil intéressant, mais c’est ainsi pour l’instant. La subjectivité qui peut intervenir dans l’écrémage des candidats est prescrite par la question de financement et d’organisation. Certes, la réalisation de nos films documentaires n’est pas lourde en termes de moyens de production, mais nous agissons en fonction du budget dont nous disposons. Cependant, il serait intéressant qu’il y ait d’autres formations.

Suivant quel calendrier la formation se fait-elle ?
En deux sessions ! Une première de trois jours, en juillet, et qui est plutôt théorique. Elle sert aux formateurs à montrer des films, à les discuter et à montrer aux candidats les spécificités et les exigences techniques du film documentaire que certains, au passage, parce que c’est un travail de création non fictif, confondent souvent avec le reportage-télé. Répartis en quatre équipes, les douze candidats repartent chez eux pour travailler à distance sur le projet qu’ils ont choisi en commun. En septembre, ils reviennent pour une deuxième session de trois semaines durant lesquelles ils ne font que tourner, monter, mixer et, en bout de course, montrer leurs films lors d’une séance de restitution publique durant laquelle le réalisateur présente et explique son film, le directeur-photo fait une démonstration de ce qu’il a effectué sur le plateau, le perchman fait écouter le son qu’il a recueilli et sur lequel il a travaillé durant le tournage. Depuis l’année dernière, on demande à celui ou celle qui fait du montage de faire le même exercice.

Trois semaines pour faire un film documentaire, c’est très court…
C’est vrai, faire un film en trois semaines, ce n’est pas évident pour des personnes confrontées aux contraintes et aux imprévus de toutes sortes, comme de voir se rétracter un collaborateur ou le protagoniste sur lequel porte leur travail de documentariste, mais on les rassure. On leur dit que ce n’est pas grave, que c’est un challenge à relever pour des projets futurs qui ne seront plus des brouillons, cette fois.

Combien de films ont été réalisés depuis 2014 ?
Vingt-sept films documentaires d’une durée de douze à une vingtaine de minutes, certains plus courts, ont été réalisés depuis le lancement de la formation. Ils ont été montrés au public dans les salles de l’IFA et de ses antennes, ici en Algérie, et à l’étranger à l’occasion de différents évènements cinématographiques

Leurs films seront-il à nouveau visibles ?
Pour ceux qui ne les ont pas encore vus, ils pourront les visionner sur la plateforme en ligne que nous allons bientôt lancer cette année pour célébrer les dix années du programme. Une précédente diffusion via le net, lors de la crise sanitaire et de la période de confinement, a été un succès. On y a constaté une forte audience et des retours de critique ou de réaction forts intéressants, encourageants même.

Une fois projetés dans vos salles, que deviennent ces films ?
On n’est pas coproducteurs, on apporte une aide selon le budget dont on dispose. Dès lors, et à partir du moment où ces films sont présentés au public de l’Institut et de ses antennes à Annaba, Constantine, Oran et Tlemcen, ils appartiennent à leurs auteurs qui les prennent et les défendent, par exemple, dans les festivals qui peuvent les accueillir en Algérie, en France ou à l’étranger. Quand ils sont sélectionnés, on leur demande de juste nous informer pour les besoins de notre communication. Certains nous demandent pourquoi ne sont-ils pas programmés ailleurs que dans nos salles et confrontés à un public algérien plus large. On aimerait bien le faire, on est prêt à prendre en charge le déplacement des réalisateurs, à condition qu’il y ait des salles, celles de la Cinémathèque, par exemple, qui sont prêtes à nous accueillir.

A bien regarder ces films, on voit bien que les thèmes abordés recouvrent bien la notion de laboratoire par laquelle l’IFA a choisi de nommer son programme de formation…
Très juste. Chaque candidat a réalisé son film avec une réelle intelligence dans le regard et une perception vierge qui dit des choses sur la société sans être chargée par une quelconque théorisation. C’est du regard à l’état brut qui vous fait vivre des émotions fortes. Et j’imagine que c’est cette caractéristique qui a motivé l’IFA, avec Karim Moussaoui, de faire démarrer la formation. Il y a eu dans les documentaires réalisés des incursions parfois surprenantes sur des thèmes comme celui de la condition féminine, sur le handicap à travers le film, sur le café des sourds et malentendants de la rue Charasse ; des films sur un tatoueur en conflit avec sa mère enseignante de charia, sur un athlète au creux de la vague essayant de remonter le courant, sur la plasticienne et performeuse Souad Douibi (auteure du film «Mkawda», ndlr), sur un médecin fou de karaoké et de Charles Aznavour, sur ces familles d’Oran qui ne veulent pas quitter leurs maisons du vieux bâti pourtant menacées de ruine, sur ceux qui reviennent chez eux après le terrorisme de masse, sur le musée de la marionnette à Sidi-Bel Abbès.
Il y a quatre ans, quelqu’un a réalisé un documentaire sur un certain Didou, de la Basse Casbah, un homme aujourd’hui décédé qui vouait de son vivant un véritable culte à son épouse défunte, se matérialisant par des dessins et des décorations chez lui et jusque la sépulture de la femme perdue. En me rendant une fois sur les lieux où il avait été tourné, je me suis rendu compte que ce gars-là avait, sans le savoir peut-être, écrit une page de la mémoire intime de ce quartier d’Alger.

Pour revenir à l’histoire du programme de formation, on sait qu’il a été lancé avec le concours d’organisateurs de festivals cinématographiques importants en France, des partenaires qui continuent d’être présents à vos côtés…
Les premières éditions du programme de formation ont été lancées avec le concours de nos partenaires du festival Premiers plans d’Angers. Dès le départ, ils ont mobilisé, pour l’IFA, une équipe de formateurs qui a travaillé avec Karim Moussaoui jusqu’à ce que se déclare la pandémie du Covid. Pendant et après, cette équipe a été remplacée par un collectif constitué aujourd’hui en totalité de professionnels algériens. Certains ont travaillé en résidence à Angers alors que d’autres ont fréquenté les ateliers Varan en Corse et la Femis, qui sont aussi nos partenaires pour l’accueil en formation de nos candidats boursiers. Je peux citer le nom de Hocine Haddouche pour le son ou celui d’Amir Bensaifi pour le montage. Ce qui est intéressant, c’est que ce sont des gens de la même génération ou presque que les candidats qu’ils ont jusque-là formés. Entre eux, il n’y a pas de difficulté de contact, de langage ou à travailler ensemble.

Le paysage cinématographique et de l’audiovisuel étant ce qu’il est, on se demande ce que les auteurs de ces documentaires peuvent-ils faire après leur formation ?
Nous, ce qu’on leur dit, c’est de ne pas s’arrêter à ce qu’ils ont réalisés, de ne pas s’y attacher et de passer à autre chose, faire d’autres films. Il y a parmi eux des jeunes qui peuvent légitimement prétendre aux métiers du cinéma, mais pas uniquement à celui de la réalisation. Il y a des profils combatifs qui savent saisir les opportunités qui se présentent à eux et qui intègrent des productions cinématographiques et audiovisuelles. Il y en a d’autres qui sont plus fragiles et ont du mal à trouver leur chemin, la déperdition faisant partie de la réalité. Dans les rencontres que nous prévoyons d’organiser dès février prochain pour la préparation de la 10e édition du programme de formation, il y aura des échanges sur ce que sont devenues les personnes qui en ont bénéficié et sur ce qu’elle leur a apporté. Les échos qu’on aura serviront à la réflexion sur les moyens de mieux s’ancrer dans le paysage cinématographique actuel. On a besoin de savoir ce que la profession attend de nous.

Comment se présente la dixième édition ?
Elle sera celle du deuxième souffle ! On ne s’interdit rien qui puisse enrichir et étoffer cette formation dont l’objectif numéro 1 est d’aider le tissu cinématographique notamment amateur à se professionnaliser. Au mois de mars, il y aura un nouvel appel à candidatures. En juillet, il y aura la formation théorique et en septembre on passera aux plateaux de tournage et à la réalisation des projets de documentaires retenus.
En 2022, on est sortis d’Alger pour Oran où les participants sont venus d’autres villes de l’Oranie comme Mostaganem et Sidi Bel-Abbès. Cette année, on partira à Constantine ou à Annaba pour les régions de l’Est. Si on parvient à trouver des partenaires, une association ou un collectif du genre, on ira plus tard dans le sud du pays. L’institut a acquis un peu de matériel, ce qui nous rend un peu autonomes et nous facilite le déplacement.

Pour la formation, allez-vous continuer à travailler avec les seuls professionnels algériens ?
On verra bien, mais j’estime qu’il est important de travailler en équipes mixtes car on a toujours besoin d’un regard extérieur pour faire avancer les choses. Si les partenaires sont nombreux, la qualité et le produit de la formation s’améliorent immanquablement. C’est ainsi, et on aimerait donc poursuivre l’aventure avec le plus grand nombre de participants possibles. On aimerait beaucoup avoir davantage de partenariats avec les organisateurs des grands rendez-vous du documentaire en France. On aimerait par exemple travailler avec les professionnels du festival du documentaire de Marseille, qui est un endroit et un rendez-vous international cinématographique de premier plan et une belle adresse pour l’encouragement à la création dans ce domaine. n