Médecin, chef d’entreprise de premier plan et associatif engagé depuis des années dans la défense et la promotion de l’industrie algérienne du médicament, Abdelouahed Kerrar était pour nous l’une des personnalités à rencontrer absolument pour tenter de comprendre ce qui se passe dans ce domaine. Nous devions le saisir en particulier sur la question des ruptures et des tensions observées pour certains produits, mais la richesse de la conversation avec lui nous a conduits à aborder dans ce long échange d’autres sujets et d’autres enjeux du marché et de l’industrie pharmaceutiques en Algérie. Entretien.

Nordine Azzouz et Sihem Bounabi


Reporters : On a assisté durant ces derniers mois à la naissance dans le domaine de la santé de plusieurs agences et structures. Elles paraissent si nombreuses qu’elles donnent la sensation d’un embouteillage en ce qui concerne l’encadrement du secteur. Est-ce une fausse impression ?
Abdelouahed Kerrar :
C’est une réalité, mais qui est tout à fait normale et régulière. Il y a sans doute un déficit dans le travail d’information et de pédagogie pour expliquer aux Algériens pourquoi toutes ces structures ont été créées et à quoi elles vont servir dans l’organisation du système de santé algérien, en fonction des exigences du monde d’aujourd’hui. De telles agences existent dans les pays développés ou émergents et en plus grand nombre quelquefois. Elles correspondent aux formes modernes de management et de régulation du secteur de la santé en général. L’important est de déterminer les prérogatives de chacune d’elles, comme cela est déjà fait. Les textes d’application arrivent bientôt et il faut que tout s’emboite et se synchronise, et que chacun des acteurs joue son rôle. Les instruments qui existaient auparavant ne pouvaient plus suffire à un domaine, dont la complexité et le développement sont à l’image des bouleversements que connaissent le pays et la société. Il fallait en créer d’autres. A l’UNOP, nous avions même relevé qu’il y a eu à ce niveau un immense retard. L’agence nationale des produits pharmaceutiques, qui a été créée en 2008, a mis douze années pour devenir opérationnelle.

Mardi, 2 février, le ministre de l’Industrie pharmaceutique, Lotfi Benbahmed, a installé l’observatoire national de veille sur la disponibilité des produits pharmaceutiques pour prévenir les pénuries de médicament, un phénomène récurrent. Qu’en pense l’UNOP ?
L’UNOP est membre de cet observatoire et considère que cet instrument est nécessaire et très utile. Il était temps de le mettre en place, car il va enfin mettre sur pied cette coordination nécessaire entre dispensateurs et prescripteurs, en passant par tous les maillons de la chaine. La condition de base, c’est que chacun adhère à ce processus d’une manière volontaire et durable. Il s’agit d’un système déclaratif où il faut que la source d’information réagisse vite. Les producteurs, les grossistes répartiteurs, les distributeurs, les pharmaciens d’officine et les médecins, qui sont maintenant associés, doivent sacrifier au devoir d’information et de communication et alerter en temps réel sur les risques de rupture ou de tension sur tel ou tel produit. S’il n’est pas disponible, les médecins peuvent chercher des alternatives thérapeutiques et, souvent, elles existent. Par ailleurs, cet observatoire, une fois opérationnel, nous sortira tous de ces querelles stériles qui trop souvent contribuent à amplifier le problème plutôt que d’aider à le résoudre.

Le Syndicat des pharmaciens d’officine, le SNAPO, indique avoir recensé des ruptures de près d’une centaine de médicaments. Aujourd’hui, encore, il continue d’alerter sur des difficultés d’approvisionnement… Pourquoi ?
L’UNOP, le SNAPO, l’association des distributeurs ADPHA ainsi que le Conseil de l’ordre des pharmaciens avions tous ensemble élaboré en novembre 2018 un document traitant des causes, des conséquences et surtout des actions à prendre pour limiter au strict minimum les ruptures. Nous ne pouvons prétendre assurer une disponibilité des produits pharmaceutiques si nous ne disposons pas de statistiques économiques fiables et de données vérifiées sur l’état réel de notre marché. Les autorités de l’époque n’ont pas jugé utile d’y donner suite. Les pharmaciens d’officine sont dans leur rôle quand ils s’inquiètent sur la disponibilité des produits pharmaceutiques notamment essentiels. Ils sont avec le corps médical en première ligne pour absorber l’inquiétude des patients. Ni l’actuel ministère de l’Industrie pharmaceutique ni celui de la Santé ne sont responsables des tensions ou des ruptures actuelles. Ils n’ont pris leurs fonctions qu’en janvier 2020, alors que les programmes de production ou d’importation ont été étudiés et libérés en fin 2019. Le nouveau ministère de l’Industrie pharmaceutique, conscient de cette insuffisance et bien d’autres, s’est attelé dès le départ à mettre en place les outils indispensables pour assurer un meilleur suivi de la disponibilité à travers un système d’information fiable et moderne. Une autre insuffisance était l’absence totale de la notion de « responsabilité pharmaceutique » pour les produits importés. Celle-ci était confiée à des relais commerciaux nombreux qui n’étaient pas comptables de la disponibilité des produits. Le nouveau décret sur les établissements pharmaceutiques comble cette faille en obligeant le détenteur d’une décision d’enregistrement d’un produit importé en Algérie à s’installer comme établissement d’exploitation ou confier l’exploitation de ce produit a un établissement pharmaceutique agréé. Le résultat est que pour chaque produit mis sur le marché, un établissement pharmaceutique sera comptable non seulement de la disponibilité, mais aussi de la pharmacovigilance, du retrait, etc. C’est une avancée majeure dans la protection du patient et de la santé publique et dans l’atténuation de ces ruptures et tensions.

Pourquoi vous parlez d’atténuation seulement ?
Avant de répondre à cette question, il faut s’intéresser au phénomène des ruptures dans le monde. Ces dernières années, les ruptures franches dans plusieurs pays, y compris les plus développés, se sont multipliées. Des centaines de produits sont enregistrés en rupture en Suisse, en Espagne, en France par exemple. Les causes sont essentiellement dues à l’optimisation des coûts autant en confiant les productions à un unique site pour approvisionner le Monde que la concentration des approvisionnements de matières premières sur deux pays que sont l’Inde et la Chine ou l’élimination des stocks de sécurité par un travail à flux tendus qui, à la moindre défaillance, aboutit à une rupture.
L’Algérie ne peut échapper à ce phénomène mondial. Le fait pour notre pays de disposer d’un tissu industriel plutôt solide nous a jusqu’ici prémuni partiellement de ces perturbations et a permis aux autorités de mieux appréhender les prix à l’importation. La mise en place d’une bonne gouvernance nécessite des outils dont j’ai parlé plus haut et surtout un temps nécessaire à la mise en œuvre. Les solutions magiques instantanées n’existent pas. Les outils se mettent en place pour s’inscrire dans la durée et gérer efficacement de nombreux paramètres, la disponibilité bien sûr, mais aussi le régime des prix et le développement à long terme de l’industrie pharmaceutique locale.

D’accord, mais pourquoi restez-vous prudents en ce qui concerne les risques de tension et de pénurie ?
Nous allons continuer à subir les contrecoups des perturbations mondiales pour les produits importés que nous ne fabriquons pas d’une part, comme nous subirons les effets de la jeunesse de notre industrie qui connaitra de temps à autres quelques insuffisances. Le plus important est de monter en puissance en production locale en mettant en place l’observatoire national pour la disponibilité des médicaments. Cette plateforme sera alimentée par tous les intervenants dans la chaine du médicament, notamment les pharmaciens d’officine, les distributeurs et les producteurs. Elle permettra aux médecins d’être informés sur l’indisponibilité d’une molécule donnée. Ceci évitera aux patients de faire inutilement le tour de plusieurs pharmacies, mais surtout orientera le médecin sur une alternative thérapeutique.
Il y a aussi un très gros travail à faire en ce qui concerne les habitudes de consommation de nos concitoyens.

C’est-à-dire ?
Certaines alertes sur les ruptures de certaines molécules le sont à juste titre. D’autres, en revanche, le sont moins et sont lancées à tort. Certains prescripteurs et parfois certains patients préfèrent les produits princeps. Ce sont des choix qu’il faut respecter. Il faut néanmoins rappeler que les ressources en devises de notre pays se sont amoindries et nous ne pouvons continuer à nous comporter comme un pays aux ressources importantes. Nous devons calibrer nos dépenses d’une manière plus fine et opérer des arbitrages pour préserver l’accessibilité de nos concitoyens aux médicaments. Ceci passe impérativement par la poursuite du dispositif mis en place pour encourager la production locale.
Le marché local va être de plus en plus étroit pour la centaine d’unités de fabrication installées et ne pourra absorber toutes les capacités de production installées. Il est regrettable qu’au vu de tous ces éléments et de ces enjeux économiques, sanitaires et stratégiques, certains continuent à déconsidérer et parfois attaquer les produits pharmaceutiques fabriqués localement.

Quelle est aujourd’hui la réflexion de l’UNOP par rapport à cette question de surcapacité ?
Le choc pandémique montre combien la souveraineté industrielle, en particulier dans le domaine de la pharmacie, est vitale. De grands pays développés parlent de la reconquête de cette souveraineté, qu’en est-il alors de pays comme le nôtre ? Il s’agit de la nécessité de disposer d’un tissu industriel qui nous dispense en partie du recours à l’importation et de l’achat de produits que nous fabriquons. Ceci est la première réflexion. La deuxième est de réunir les conditions favorables pour que nos entreprises soient concurrentielles à l’exportation. Des propositions concrètes ont été proposées à maintes reprises par l’UNOP, sans résultat.
Il est de mon devoir de signaler que si rien n’est fait dans ce sens, plusieurs entreprises connaitront des difficultés croissantes dues aux remboursements des financements bancaires compromis par la dévaluation du dinar, la baisse des prix des médicaments et par une concurrence interne de plus en plus agressive. L’export, qui était une option, devient maintenant une nécessité.

A entendre les associations patronales, c’est un parcours du combattant que d’exporter…
Oui, c’est un métier difficile, de longue haleine et qui requiert de l’apprentissage, du relationnel et une bonne connaissance des destinations ciblées. La tâche n’est pas facile, en effet. Mais il faut trouver des solutions intelligentes. Il y a déjà un nouveau cadre réglementaire qui est l’établissement pharmaceutique d’exportation, nous pouvons et nous devons avoir l’ambition d’installer les plateformes d’exportation à partir de notre pays. Ce qu’on peut imaginer maintenant, c’est que les producteurs algériens qui ne peuvent pas exporter seuls confient leurs produits à un établissement pharmaceutique qui le fera pour leur compte. Il faut avancer en intervenant sur les contraintes administratives et bancaires, sur la faiblesse logistique et des transports, qui restent décourageantes…

Que peuvent faire les opérateurs par eux-mêmes ?
Cette question m’amène à aborder la troisième réflexion en cours à l’UNOP. Aujourd’hui, nous avons trop d’unités qui font les mêmes familles thérapeutiques. Il y a donc nécessité de diversification et l’une des voies possibles est celle des produits de biotechnologie. Ce sont eux qui dans le domaine du médical tirent la croissance mondiale vers le haut et représentent déjà 20% de la consommation. Réservés jadis aux maladies graves, ils touchent aujourd’hui, de plus en plus, des pathologies banales telles que l’allergie par exemple et vont gagner sous l’effet de la demande des segments plus larges de marché de la consommation.

Mais ils restent à des prix élevés…
Certes, mais ils vont devenir relativement moins chers, avec un avantage thérapeutique par rapport aux molécules chimiques qui sont utilisées aujourd’hui. Si on veut que le patient algérien accède à ces produits, on a besoin, pour un souci d’économie d’échelle, d’aller vers des alliances régionales ou continentales.
A propos de marchés extérieurs, on a beaucoup parlé des marchés africains, alors que ce n’est pas la panacée, confient des opérateurs…
Il ne faut surtout pas croire qu’on peut s’y installer comme ça du jour au lendemain. Le processus d’enregistrement dans un des pays du continent peut prendre deux à trois ans. L’exportation vers l’Afrique, où les prix sont relativement bas et où la concurrence est féroce, devient de plus en plus difficile. Si à cela s’ajoutent les investissements importants pour s’y installer et les risques sur les paiements, l’attractivité est moindre. En revanche, des opportunités de fabriquer pour des marchés européens des produits qu’ils ne veulent plus fabriquer eux-mêmes, malgré les appels à la relocalisation, parce que leurs coûts de fabrication restent élevés, sont une réelle une opportunité si elle venait à être saisie. La proximité joue en faveur de nos producteurs qui ont des installations aux normes et l’expertise nécessaire.

Mais la pharmacie, c’est aussi de la géopolitique. Comment faire ?
Très juste ! Il s’agit de mettre en avant l’attractivité de l’Algérie, qui est l’un des trois plus grands marchés africains après l’Afrique du Sud et le Nigeria. Au Maghreb, le marché algérien est de loin le plus dynamique. Et puisque vous parlez de géopolitique, il est possible dans le contexte actuel de se projeter vers des pays amis qui ont un flux d’affaires avec l’Algérie. Avec une réglementation adaptée et le support des autorités via la voie diplomatique et consulaire, il est permis d’envisager l’exportation de produits finis ou de matières premières naturelles vers l’Asie.

Sur la nécessité de soutenir l’opérateur économique algérien, notamment à l’export, il y a tout de même un discours encourageant, au plus haut niveau de l’Etat…
Le discours est pertinent, mais n’arrive parfois pas à connaitre une traduction concrète sur le terrain. La réglementation actuelle, notamment celle sur la monnaie et le crédit, représente un obstacle à l’investissement à l’étranger et paralyse toute velléité de croissance externe.
A l’UNOP, nous sommes pour la nécessité de disposer d’une réglementation pour le contrôle des changes. Des pays comme l’Inde arrivent à encadrer fortement le contrôle des changes sans paralyser pour autant l’exportation. Un fabricant adhérent à l’UNOP qui exporte sur plusieurs pays africains se retrouve aujourd’hui confronté à des problèmes avec la justice pour avoir concédé une ristourne de plus de 10% à un de ses clients. Par exemple, l’Algérie exige, à juste titre d’ailleurs, aux fournisseurs étrangers de remplacer ou de rembourser les produits importés qui arriveraient à péremption. En revanche l’exportateur algérien n’a pas le droit de rembourser ou de remplacer des produits exportés qui arriveraient à péremption. Cette situation diminue de notre capacité à opérer sur des marchés extérieurs. Quand vous posez ce genre de problèmes aux responsables, en face de vous, ils acquiescent, mais ne réservent aucune suite à ce genre de problèmes.

Vous êtes de ceux qui parient sur la recherche et le développement. Qu’en est-il ?
L’achat d’un dossier pharmaceutique revient à 50.000 dollars en moyenne, mais le développer est un bénéfice. Ceci pour dire que la recherche et le développement coûtent de l’argent, mais que les entreprises algériennes ont tout intérêt à les investir pour la seule raison que c’est une porte ouverte sur l’apprentissage, l’expertise et l’amélioration du taux d’intégration. Elles ont tout intérêt à se rapprocher de l’université et il y a, à ce niveau, des faiblesses qu’il faut corriger avec la signature d’accords sur des projets concrets inscrits dans des délais et des objectifs précis. C’est pourquoi l’UNOP a décidé d’organiser une rencontre annuelle entre les porteurs de projets et les investisseurs, notamment les laboratoires locaux en associant les banquiers. La perspective est que les sélectionnés par des comités scientifiques soient aidés à élaborer des business plans, et à défendre leurs projets. On n’a rien inventé à ce sujet, en Amérique du Nord, c’est ainsi que se font les entreprises et les investisseurs. Comme nos budgets restent modestes, la proposition de l’UNOP est d’aller chercher ces financements chez les laboratoires innovants qui sont intéressés par l’attractivité de notre marché pour des produits que nous allons consommer dans tous les cas.

Est-ce qu’ils acceptent ?
Certains sont prêts à financer des segments de recherche et de développement ou la formation spécialisée. Il faut garder la tête froide, rester pragmatique, faire valoir ses propres atouts et surtout aboutir à un équilibre des intérêts entre nos attentes légitimes d’accès aux produits innovants brevetés à des prix raisonnables et le besoin pour ces Big Pharma d’avoir une visibilité sur les conditions d’accès à notre marché.

Grâce à la coopération russe, l’Algérie va produire le vaccin anti-Covid Spoutnik V. C’est une excellence nouvelle pour le transfert de technologie, non ?
C’est une décision intelligente ! Dans le contexte actuel, son bénéfice est avant tout sanitaire. Si les autorités étaient restées dans un modèle d’importation uniquement, les chances de vacciner l’ensemble de la population dans un délai ne dépassant pas l’année auraient été minimes. La fabrication chez nous du Spoutnik V prendra quelques mois pour se mettre en place, mais, une fois le processus lancé, nous aurons immédiatement des capacités de production pour plusieurs millions de doses. Le gain est ensuite scientifique et technologique. On devrait tirer les leçons de cette pandémie, notamment celle de jeter les bases d’une industrie de vaccins en Algérie. La loi algérienne devrait notamment autoriser les privés nationaux à investir ce segment sensible de notre activité.