L’imminence d’un vaccin anti-Covid montre une accélération des négociations entre Etats et grands laboratoires de recherche pour l’acquisition du vaccin. Sur instruction du Président de la République, l’Algérie accélère les contacts pour être parmi les premières nations à accéder au vaccin. Le ministre de la Santé a garanti que des dispositions sont prises pour que 70% de la population soit vaccinée quel que soit le prix que cela coûtera aux caisses de l’Etat. Abdelouahed Kerrar, président de l’Union nationale des opérateurs de la pharmacie (Unop), aborde dans cet entretien les différents aspects à prendre en compte pour l’acquisition d’un vaccin, les populations cibles prioritaires pour cette vaccination ainsi que la nécessité pour l’Algérie de se lancer dans l’industrie des vaccins d’autant plus que les capacités humaines dans ce domaine existent dans notre pays.

Reporters : Dans la course à l’acquisition du vaccin anti-Covid, dans le cas de l’Algérie, quels sont les intervenants et les différents aspects qui devraient être pris en compte dans ces négociations ?

Abdelouahed Kerrar : En Algérie, la réglementation est très claire, de par la loi, les vaccins sont l’exclusivité de l’Etat à travers l’institut Pasteur. C’est une décision de l’Etat qui va sélectionner la meilleure voie pour l’acquisition du vaccin. Pour cela, l’Algérie va étudier l’état d’avancement de tous «les vaccins candidats» et s’informer sur la phase de développement de chacun des laboratoires contactés, ensuite, elle prendra une ou deux options pour les commandes de vaccins.
Il faut noter qu’il y a plusieurs aspects à prendre en considération. Le premier est de s’assurer de l’accès rapide au vaccin. En supposant qu’il soit mis sur le marché au mois de mars 2021, est-ce que l’Algérie va l’obtenir en avril ou plus tard ? Le deuxième aspect est financier. Quelques entreprises ont annoncé le vendre à son prix coûtant soit autour de deux dollars, mais la plupart des laboratoires projetteraient de le vendre entre dix et quarante dollars. Les négociations pour le prix relèvent aussi du politique et des prérogatives du gouvernement.
Enfin, il y a l’aspect des capacités de productions industrielles des laboratoires sélectionnés qui devrait également être pris en compte.
Chaque pays doit porter son choix sur un ou plusieurs laboratoires qui répondent à ses critères de choix concernant le vaccin et pour lequel il devra probablement effectuer une avance financière, ce qui n’est pas chose aisée.

On sait que plusieurs laboratoires installés, comme Sanofi, sont avancés sur la recherche du vaccin, qu’en est-il réellement ?
L’OMS a annoncé fin juillet 141 vaccins en développement, dont 25 en phase d’essai clinique, 6 sont déjà en phase 3.
Les trois premières entreprises les plus avancées sont les entreprises chinoises, en l’occurrence Sinovac, Sinopharm Wuhan et Sinopharm Beijing. Cela s’explique par la chronologie de cette pandémie et le fait qu’ils ont eu une longueur d’avance. Les trois autres entreprises qui sont arrivées au stade 3 de la recherche sont Oxford/Astrazeneca, Moderna et Pfizer/BioNtech.
Il faut être prudent dans l’interprétation des annonces des différents laboratoires, car les valorisations boursières sont impactées par ces effets d’annonces. A l’exemple du laboratoire Moderna qui a gagné vendredi dernier dix dollars l’action en pré-market après l’annonce de leur avancée dans les recherches sur le vaccin.

En tant que professionnel du domaine, quand pensez-vous que le vaccin sera disponible ?
En temps normal, pour mettre sur le marché un vaccin en toute sécurité il faut deux à trois ans. S’agissant de pandémie, il y a des protocoles accélérés d’enregistrement de vaccin qui sont bien codifiés. Aujourd’hui, les recherches les plus avancées pour le développement du vaccin sont en phase 3.
Sincèrement, pour rendre le vaccin disponible et le fabriquer à échelle industrielle en s’étant assuré par des tests d’innocuité et en ayant réussi la transposition industrielle, je pense que sa mise sur le marché se fera dans le meilleur des cas au mois de mars 2021 du fait des délais incompressibles prévus dans les protocoles.

Combien de doses de vaccin l’Algérie a-t-elle besoin selon votre estimation ?
Dans le monde, il est établi que pour arrêter la progression de la pandémie, il faudrait une immunité collective d’au moins 65 à 70 % de la population. Il est clair que l’Algérie a fixé des priorités selon un profil épidémiologique différent avec une population beaucoup plus jeune que les autres pays.
Il est aussi clair que c’est à l’Etat de décider de la population cible qui recevra le vaccin en priorité. Universellement, les premières personnes vaccinées sont le personnel de santé et toutes les personnes qui travaillent dans les hôpitaux, car elles sont les premières exposées. Il y a aussi les malades chroniques qui risquent de développer des formes graves de la maladie, ainsi que les corps constitués et la population active car c’est elle qui soutient l’économie.
Le deuxième aspect sera le type de vaccin choisi : un seul vaccin ou un vaccin suivi d’un ou plusieurs rappels. Cela dépend de la résilience des anticorps produits suite à l’injection du vaccin, si leur taux baisse avec le temps, un rappel est nécessaire. C’est à la fin des essais cliniques que l’on aura une meilleure approche par rapport à cet aspect.

Au final, qu’elle est la leçon que doit tirer l’Algérie dans ce contexte de pandémie et de course pour le vaccin ?
Nous sommes arrivés à couvrir 50% de nos besoins en produits pharmaceutiques grâce à une politique d’encouragement, initiée il y a plus de dix ans. Nous disposons d’un tissu industriel pharmaceutique et nous avons été au rendez-vous pendant cette pandémie grâce à ce dernier.
L’une des leçons à tirer de cette pandémie est que nous devrions initier une politique d’encouragement de la fabrication de vaccins et de recherche dans des laboratoires hautement sécurisés. L’Algérie possède les ressources humaines pour le faire. Aucun pays africain ou arabe ne l’a encore fait. Ceci représente pour nous une véritable opportunité. L’attractivité du marché algérien pourrait constituer le socle de partenariats que nous pourrions développer avec des entreprises pour le transfert de technologies. Nous récolterons les fruits d’une telle politique à partir de 2030.
Dans le monde, le secteur privé est très actif et très présent dans l’industrie, la recherche et le développement des vaccins. Malheureusement, la récente loi sur la santé n’a pas ouvertement donné accès à la production de vaccins au secteur privé et l’a exclu de la distribution. Même le laboratoire algérien qui fabriquerait un vaccin n’aurait qu’un seul client, l’Institut Pasteur.
Nous disposons aujourd’hui d’un terreau de ressources humaines extraordinaires qui pourrait relever le défi, pour autant qu’il dispose de moyens matériels lui permettant de s’exprimer dans ce domaine et de développer ainsi cette industrie.

Pourtant l’Algérie possède une industrie pharmaceutique qui a été très réactive dans le contexte actuel…
Oui, tout à fait, l’industrie pharmaceutique a été au rendez-vous puisque notre fabrication est passée en dix ans de 400 millions de dollars à presque 2 milliards de dollars. Nous avons sécurisé les stocks de produits finis et de matières premières des produits essentiels. Les producteurs ont mis très rapidement à disposition du gel hydroalcoolique, de l’hydroxychlorine et de l’azitromycine.
Notre situation aurait été plus grave si nous n’avions pas ces capacités industrielles en Algérie. D’une manière générale, ce qu’il faut souligner, c’est que l’existence d’une industrie pharmaceutique locale, solidement établie, a clairement montré avec l’avènement de cette crise Covid-19, qu’elle constituait une ressource précieuse sur laquelle notre pays pouvait s’appuyer dans les moments difficiles. Disposer de capacités industrielles localisées nous a permis et nous permettra à l’avenir de répondre rapidement à toute forme de menace sanitaire qui peut se manifester.