Abdelouahed Kerrar, président de l’Union nationale des opérateurs de la pharmacie (Unop) et PDG de Biopharm, estime qu’avec le transfert de la technologie russe, l’Algérie possède les capacités logistiques et compétences humaines pour la fabrication du vaccin Spoutnik V. Il met également en exergue l’importance de l’ouverture de la distribution et la fabrication des vaccins au secteur privé ainsi que l’importance de la formation universitaire pour lancer une véritable industrie de fabrication de vaccins en Algérie.

Reporters : Le Premier ministre et le ministre de l’Industrie pharmaceutique ont annoncé la possibilité de fabriquer le vaccin russe Spoutnik-V en Algérie, quel est votre avis sur cette démarche et avons-nous les moyens de le faire ?
Abdelouahed Kerrar : Sincèrement, c’est une démarche très intelligente, car l’enjeu aujourd’hui, c’est la disponibilité du vaccin anti-Covid. Il faut savoir qu’il y a une très grande tension sur l’acquisition des vaccins et même les pays les plus développés bataillent pour obtenir plus de quotas. L’intérêt de fabriquer localement permet ainsi d’avoir immédiatement la disponibilité du vaccin et en quantité suffisante.
D’autant plus que l’Algérie a les moyens de fabriquer le vaccin car pour cela nous avons besoin de trois ingrédients. Le premier, des unités qui fabriquent des stériles, c’est-à-dire de l’injectable, et nous avons plusieurs unités stériles privées et publiques en Algérie. Le deuxième ingrédient, ce sont les ressources humaines pour fabriquer en milieu stérile, et nous avons déjà en Algérie l’expertise humaine qui fabrique du stérile. De ce fait, nous avons les deux premiers éléments nécessaires pour la fabrication de ce vaccin. Reste le troisième ingrédient, qui est tout aussi important, c’est la technologie nécessaire à cette fabrication.
Maintenant, selon les déclarations des officiels algériens et de l’ambassadeur russe en Algérie, qui dit que la Russie est prête à transférer la technologie, cela est possible. Donc les trois ingrédients sont réunis pour fabriquer le vaccin Spoutnik V en Algérie. La question qui se pose maintenant, c’est le temps qui va être nécessaire pour faire un transfert de technologie.

Justement, selon vous, combien de temps serait nécessaire pour débuter la fabrication du vaccin Spoutnik V en Algérie ?
Sincèrement, je ne connais pas les détails de cet accord, mais d’un point de vue purement technique, il faut d’abord vérifier si les installations algériennes sont adaptées à cette fabrication et s’il ne faudrait pas des investissements supplémentaires. Mais normalement, si les personnes chargées de ce dossier travaillent rigoureusement, dans 5 à 6 mois maximum, on pourrait lancer la fabrication en Algérie. Supposons que les mois de février et mars soient consacrés à la finalisation des négociations commerciales et la signature du contrat pour ce transfert d’énergie, on ajoute six mois. De ce fait, au mois de septembre prochain, on fabriquerait les premières doses. Dès que les machines sont opérationnelles on pourrait alors facilement fabriquer 4 à 6 millions de doses facilement. Et cela va résoudre la problématique de vacciner la population ciblée pour atteindre le seuil de l’immunité collective avant la fin de l’année.
Maintenant, de manière beaucoup plus générale et sur le plan structurel, si on veut vraiment devenir un acteur dans le domaine de la vaccination, il y a des points importants à prendre rapidement en charge.

Comment l’Algérie pourrait devenir un fabricant de vaccins ?
Tout d’abord, il faudrait changer le cadre réglementaire algérien, c’est-à-dire la loi sur la santé qui interdit au secteur privé de distribuer et de fabriquer le vaccin. Ce carcan réglementaire va pratiquement empêcher l’Algérie de se lancer dans ce genre d’aire thérapeutique. On peut constater le contraste énorme dans lequel on se trouve. Nous avons réussi au bout de dix années à couvrir 52 % de nos besoins en médicaments, mais dans la même période, nous n’avons rien fait pour les vaccins, parce que c’est le monopole de l’Etat. Nous avons vu que pratiquement tous ceux qui étaient en tête dans la course à la fabrication du vaccin anti-Covid sont des entreprises privées. C’est un argument de taille pour que l’Algérie puisse enfin ouvrir la fabrication et la distribution au secteur privé ne serait-ce qu’en termes d’investissements. Ensuite, le deuxième point qui est tout aussi important, c’est la mise en place d’une véritable base dans l’industrie du vaccin. Pour cela, il faut revenir à la formation universitaire en créant des cursus spécifiques et des laboratoires de recherches qui évoluent au fil du temps. Si ces deux éléments sont réunis, au bout de 5 ans, on pourrait avoir une véritable industrie de fabrication du vaccin en Algérie. Mais pour cela, il faut un pouvoir décisionnel et cela fait des années que l’Unop le réclame.