© PHOTO :  Zinedine Zebar

A quoi reconnait-on un membre de la fratrie des Merdaci ? C’est très simple. C’est quelqu’un qui porte des lunettes, un cartable ou un livre, qui parle beaucoup et qui cherche, cherche… Cette fratrie si distinguée a sans doute perdu en Abdelmadjid, Madjid pour les intimes et tous les autres, le plus doué, le plus éclectique, le plus connu et le plus controversé aussi. Tout cela à cause, ou grâce à son talent de… chercheur dans pratiquement tous les domaines.

Une foule de proches, d’amis, de responsables et de citoyens l’a accompagné à sa dernière demeure au cimetière central de Constantine.
Né il y a 75 ans, le plus âgé de la fratrie a grandi et ouvert les yeux sur les exactions des militaires français pendant la guerre de libération. C’est sans doute pour ça que Madjid avait une prédilection particulière pour relater les hauts-faits d’armes de nos moudjahidine et les excès des tenants du colonialisme. Son sens de la justice, il le tiendra, en partie du métier de son père, un bach’adel, un suppléant du cadi dans les années 40 et 50 du siècle passé.
Le président de la République n’a pas manqué, dès l’annonce du décès de notre ami et confrère de déclarer dans un communiqué dans lequel il «a salué les contributions de l’éminent professeur universitaire dans l’enrichissement de la pensée et de l’histoire, priant Dieu Tout-Puissant de l’accueillir en Son vaste paradis et d’assister les siens en cette épreuve».
Le Premier ministre aussi a présenté ses hommages au disparu en tweetant : «C’est avec une immense tristesse que j’ai appris le décès du professeur, chercheur et historien Abdelmadjid Merdaci, que Dieu lui fasse miséricorde. En cette douloureuse circonstance, je présente mes sincères condoléances à la famille du défunt, priant Dieu Tout-Puissant de l’accueillir en Son vaste Paradis et d’assister les siens dans cette épreuve».

Madjid le cérébral
Abdelmadjid Merdaci passera sa jeunesse et sa scolarité entre Constantine et Alger, pour se consacrer à la sociologie, spécialité qui le verra devenir docteur. Mais c’est l’histoire qui le mettra sous les feux de la rampe, une histoire qui guidera ses pas d’intellectuel «indécrottable» et commencera avec celle de Constantine, continuera avec le malouf et le théâtre, et suivra à la trace les repères de la guerre d’Algérie. Pour tout et tous, Madjid y consacrera un ou plusieurs ouvrages et/ou des articles de presse sur différents journaux ou des émissions à la Télévision.
Il était aussi enseignant à l’université de Constantine où il essayait de dispenser le savoir à des étudiants «qui avaient la tête ailleurs», quand il nous racontait ses cours. «Je ne comprends pas, disait-il souvent, comment un étudiant n’est pas intéressé par sa spécialité».
Son dernier livre, publié chez Topoïs Simoun en avril 2004, s’intitule «la Fonction présidentielle en Algérie».
Mais Merdaci, c’est aussi «Dictionnaire des musiques et des musiciens de Constantine», «Constantine sur scènes – Contribution à l’histoire du théâtre constantinois», «Tata, une femme dans la ville», «Constantine, citadelle des vertiges», « Constantine, les mille et un noms», «les Clés retrouvées», mais pas seulement. Et en 2018, un ouvrage sur le GPRA, «GPRA, un Mandat historique». Abdelmadjid Merdaci, un «fan» de la guerre d’Algérie et de ses acteurs s’illustrera dans cet ouvrage par le fait qu’il a été le seul à dédier au Gouvernement provisoire de la République algérienne un livre complet. Car, en effet, le GPRA, malgré son rôle incontournable dans le recouvrement de la souveraineté nationale n’a jamais bénéficié que de quelques paragraphes sur les nombreux essais et ouvrages consacrés aux «évènements d’Algérie». Il ne ratait jamais aussi une occasion pour vanter les mérites de «ceux qui se sont sacrifiés pour que nous soyons aujourd’hui libres», nous répétait-il souvent. Il avait surtout une admiration sans bornes pour Zighoud Youcef, l’artisan des évènements du Constantinois, le 20 août 1955. «L’ironie de l’histoire de la guerre d’Algérie, si riches en combattants par les armes et par la plume, et qu’il a fallu la perspicacité et l’intelligence d’un forgeron du condé Smendou, (aujourd’hui daïra éponyme, ndlr), pour que la guerre d’Algérie soit relancée. Si ce n’était Zighoud Youcef, il aurait fallu plusieurs années encore, et un autre premier novembre pour qu’une autre guerre de libération puisse être enclenchée».

«Madjid, l’impossible oubli»
Merdaci trouvera en un natif de Constantine, l’écrivain Benjamin Stora, un complice, un frère et… un collègue pour chercher encore des poux dans la tête de l’histoire de la guerre d’Algérie. Ils s’associeront à plusieurs reprises pour démêler les écheveaux d’une période commune entre l’Algérie et la France qui peine encore à être écrite. Benjamin Stora revenait souvent sur les ponts de sa ville natale, mais il était toujours «escorté» par Madjid. Incrédule, il a posté, à chaud, sur sa page Facebook, «mon frère, mon ami, le grand historien Abdelmajid Merdaci. Il est mort cette nuit. Ma peine est immense». Plus tard dans la journée, il rendra à son frère un émouvant hommage : «Madjid restera pour toujours dans mon cœur, dans ma tête. Homme d’une culture prodigieuse, il m’a fait découvrir à la fois la complexité du nationalisme algérien et la musique malouf constantinoise ; les vers de poésie arabe, et les biographies les plus intimes des grands acteurs du nationalisme. Il était admiré et redouté, jalousé et respecté, bref, un homme formidable, plein d’humour, un monument d’érudition à la mémoire prodigieuse connaissant parfaitement les arcanes de la politique algérienne… et française (et africaine…). Il me manque déjà, avec sa gentillesse, son amitié, sa loyauté. C’est lui qui m’a fait revenir en Algérie, et m’a fait aimer ce pays, cette ville de Constantine que nous avions connu… enfant… Madjid, un impossible oubli».
Ils ont été complices pendant des années, et Stora, en 2018, qui devait présenter son ouvrage sur son enfance à Constantine, peinait à commencer à converser devant un auditoire intéressé. Et pour cause, Madjid qui avait pris le micro ne s’arrêtait plus de parler, de la Révolution, de l’Algérie et, bien sûr, du livre de son «ami Benjamin». Ce dernier, souriant, finira par lui arracher le micro avec un plaisant «mais tu me laisses parler bon sang !»
Madjid, c’était aussi la culture en général, et celle de Constantine, en particulier. Le malouf, les rituels des «beldiya», les familles originaires de Constantine, les musiciens, «el aladjia», tous, subiront l’œil scrutateur de Merdaci, émerveillé par «sa» ville. Amoureux, il répétait à qui voulait l’entendre qu’«on ne nait pas Constantinois, on le devient». En fréquentant et questionnant à foison tous les grands noms de la musique andalouse, de Fergani à Toumi, en passant par Darsouni et Bentobbal, il fera le tour des «têtes» du malouf et deviendra même un passage obligé de tous ceux qui voudront se frotter aux notes langoureuses de la musique originaire d’Andalousie. Ses ouvrages devenus références, le deviendront sûrement un peu plus suite à sa brusque disparition.

Zighoud Youcef, son héros
Madjid, c’était aussi le boute-en-train aux yeux clairs qui aimait charrier son monde. Il avait toujours une blague en réserve ou une boutade à destination d’un de ses amis ou connaissances. Au café «Le Royal», il passait souvent pour siroter un thé avec ses connaissances, discutant de tout et de rien, mais surtout du MOC, l’équipe à laquelle il était dévoué cœur et âme. Il était d‘ailleurs membre de l’AG des Bleus et Blancs, et ne ratait jamais une assemblée du club.
Madjid était quelqu’un qui aimait noircir les pages. Quand ce n’était pas sur les pages d’un de ses ouvrages, c’était sur les colonnes d’un journal ; l’essentiel et qu’il écrive, qu’il cherche, qu’il communique, qu’il transmette. Et à chaque fois qu’il pondait un livre, et il l’a souvent fait, il s’empressait de m’appeler pour me l’annoncer et «commander» une fiche de lecture. C’est qu’il a été le premier à me prédire une carrière «longue et riche», depuis mes débuts au défunt El Hadef en 1986.
Madijd, c’était de longues discussions, de palabres, de polémiques et de controverse qui n’en finissaient pas. Les postillons s’en donnaient à cœur joie et l’on finissait toujours par tomber d’accord sur le… MOC.
Madjid n’est plus. Mais il est toujours là. Sur une étagère de ma maigre bibliothèque. Dans une vitrine des librairies algériennes et françaises. Sur les travées du stade Benabdelmalek, où il venait vociférer quand le MOC se produisait. Sur les rues de la cité du 5-Juillet où il résidait et était considéré comme «un voisin exemplaire». Dans les archives de la Télévision algérienne, plus particulièrement Canal Algérie, où il officiait souvent. Sur les fauteuils d’orchestre de l’opéra Mohamed-Tahar-Fergani où il venait en famille pour apprécier une pièce de théâtre ou un concert de malouf. Il avait 75 ans ? Bof, il avait un talent qui l’a rendu immortel. Madjid n’est pas parti. Il aura toujours 75 ans.