Le ministre algérien de l’Energie, Abdelmadjid Attar, dans une interview très intéressante à Sputnik, tout en ayant un regard scrutateur sur l’avenir immédiat et un peu plus lointain de l’énergie sur la vie algérienne, a quand même donné un coup d’œil dans le rétroviseur pour estimer ce qui aurait dû être fait et, surtout, n’aurait pas dû être fait.

Même s’il n’a été nommé ministre de l’Energie qu’en juin 2020, dans une situation de crise économique et de pandémie de coronavirus, il faut savoir que cet ingénieur en géologie pétrolière a passé l’essentiel de sa carrière au sein de la Sonatrach, dont il a été le PDG de 1997 à 2000.
Concernant plusieurs questions relatives au pétrole sur la scène internationale, il écarte d’un revers de main une surproduction de l’or noir avec le retour à la production de la Libye, dans un avenir proche, et du Venezuela et de l’Iran, avec l’avènement de Biden. Le retour de ces pays est tributaire certes de la chose politique, mais il faut aussi que ces réouvertures soient accompagnées «de nouveaux investissements, donc de fonds importants. Cela ne se fera pas avant la fin de l’année».
La question sur les capacités de l’Algérie d’honorer ses livraisons de gaz pour l’Europe, au centre des débats énergétiques, surtout depuis que le contrat avec l’Italie bat de l’aile depuis quelques jours, ne pouvant être éludée, le ministre algérien a estimé que «nous sommes totalement fiables sur ce plan et avons la capacité de remplir nos engagements internationaux en matière de fourniture en gaz naturel. Il est vrai que la consommation gazière interne est en hausse constante, mais nous pouvons répondre à la fois à la demande du marché national et à celle du marché international».
La raffinerie d’Augusta était une mauvaise idée
Mais, et il y a un mais, l’Algérie se doit d’améliorer ses capacités de production, condition sine qua none pour ne pas diminuer les quantités à l’export à l’horizon 2030. Le ministre précisera que dans ce cas «la priorité consiste à augmenter le taux de récupération de nos gisements, développer tous les puits aussi petits soient-ils et, surtout, faire de nouvelles découvertes», excluant du même coup le recours au gaz de schiste qu’il s’agira d’exploiter dans un avenir lointain en respectant l’environnement.
Puis, surprise, il développera un discours/réponse concernant sa position (et donc celle du pays) pour les énergies renouvelables : «La solution de l’Algérie est la réussite de sa transition vers les énergies renouvelables et les économies d’énergie. Beaucoup pensent que je suis contre les énergies renouvelables depuis que j’ai dit qu’il fallait oublier définitivement le projet Desertec, présenté par certains comme étant un programme allemand». Il nous fera savoir que «Desertec est une association qui s’est transformée en forum puis en bureau d’études. L’Algérie a signé un partenariat énergétique avec l’Allemagne, il est en place depuis 2015. Voilà plus de dix ans que je défends le développement des énergies renouvelables, seulement il ne faut pas le faire avec n’importe qui». Le projet Desertec a donc bel et bien été enterré, mais pas la coopération énergétique sur les énergies propres entre l’Algérie et l’Allemagne, elle est toujours d’actualité, selon la réponse de Abdelmadjid Attar.
Le problème de l’Algérie actuellement ne réside pas dans «la commercialisation en matière de brut, de condensat et de gaz de pétrole liquéfié (GPL) car les circuits sont bien rodés»… mais plutôt «dans la commercialisation du GNL». Le ministre algérien expliquera l’origine de la dérégulation avec l’arrivée du gaz de schiste américain sur un marché qui était déjà au bord de la saturation. Sonatrach, reconnaîtra-t-il, ne maîtrise pas les règles «de la vente en valorisation spot, au prix du jour… Les études disent que d’ici à 2025, plus de la moitié des quantités de GNL seront commercialisées sur le marché spot. Nous devons reconnaître que nous ne maîtrisons pas ce type de transactions… La Sonatrach n’a pas réussi sa transition en la matière et ne dispose toujours pas de véritable stratégie de commercialisation. «La vision commerciale des cinq prochaines années doit être tracée aujourd’hui, nous ne pouvons plus attendre», rassurant au passage sur les capacités de production de GNL du pays.
Néanmoins Abdelmadjid Attar fera un mea culpa sur la politique de Sonatrach sur ses marchés africains, pensant que le coup d’arrêt, notamment en Libye et au Niger n’est pas dû uniquement à la situation sanitaire mondiale ni à l’instabilité à la tête de l’entreprise pétrolière algérienne. Il reconnaîtra que l’Algérie a «pris beaucoup de retard en Afrique, un continent où il y a un grand potentiel. Nous avons raté beaucoup d’opportunités dans ce qui devrait être notre zone de prédilection, car nous avons d’excellentes relations avec beaucoup de pays du continent. Je peux citer des Etats à fort potentiel comme l’Angola, le Mozambique, le Sénégal et la Mauritanie en offshore, ou encore le Mali, où nous avons prospecté avant de tout arrêter pour des raisons sécuritaires».
Puis, revenant sur l’acquisition de la raffinerie italienne d’Augusta, qui a fait couler beaucoup d’encre, même à Reporters, concédant que c’était un investissement à l’international qui devait permettre à l’Algérie de diminuer ses importations de gasoil. Mais, et il y a toujours un mais, «il s’est avéré qu’Augusta ne pouvait pas raffiner de pétrole algérien mais du brut saoudien et azerbaïdjanais» refermant tout de suite la parenthèse en justifiant que le dossier est entre les mains de la justice, mais qu’il y a eu effectivement atteinte à l’Algérie.
L’intervieweur, apparemment au fait de la chose énergétique algérienne, n’a pas raté l’occasion de titiller le ministre algérien sur le processus d’élaboration des décrets d’application de la loi sur les hydrocarbures adoptée en 2019.
Il n’y avait aucun texte de préparation de la loi sur les hydrocarbures
Et là, nous préférons vous livrer telle quelle la réponse édifiante du ministre de l’Energie, à faire dresser les cheveux sur un crâne chauve : «En arrivant au ministère, en juin 2020, je n’ai trouvé aucun texte en préparation. En fait, l’anomalie était la suivante : cette loi a été élaborée par Sonatrach. Les décrets d’application devaient également être préparés par la compagnie, mais rien n’avait été fait. Je considère que la mise en œuvre d’une loi est du ressort du ministère de l’Energie, au même titre d’ailleurs que les décrets d’application. Bien sûr, cela doit se faire en collaboration avec les agences publiques, les opérateurs et même d’autres ministères comme celui des Finances. Nous avons mis un peu de temps pour récupérer cette prérogative et nous avons ensuite lancé le processus de rédaction des textes d’application le 26 juillet 2020. Cette mission est assurée par un comité de pilotage composé de sept groupes de travail (institutionnel, technique, fiscal…). Le nombre de décrets a été réduit de 48 à 38 afin de faciliter la mise en œuvre de la loi. Nous avons organisé des brainstormings dans des hôtels pour chaque groupe de travail. J’avais pris l’engagement auprès du Président de la République de remettre tous les textes avant le 31 décembre mais la pandémie nous a retardés. Il reste encore six à finaliser, ils seront prêts dans les deux prochains mois. Croyez-moi, c’est un véritable challenge que d’avoir rédigé toute cette batterie de textes en seulement six mois.»
In extenso, nous vous accordons aussi le privilège de lire la réponse de Abdelmadjid Attar sur les méfaits de Chakib Khelil et l’affaire Anadarko en 2003 : «J’étais contre la décision de vendre les actions Anadarko et Duke Energy lorsqu’elles ont été proposées. Les bijoux de famille ne se vendent pas. Ces actions rapportaient des dividendes qui ont permis à la Sonatrach d’investir au Pérou et dans d’autres pays. Finalement elles ont été cédées.
Il serait pertinent de savoir à quoi cet argent a servi. A-t-il été utilisé pour faire de la Sonatrach un gros producteur dans un Etat africain ou au Moyen-Orient, en Irak notamment où le potentiel est énorme ? Il est évident que non. Je ne veux pas faire de commentaire sur l’usage de cet argent. Je sais seulement que cette vente n’a pas été une bonne affaire pour l’Algérie. Ces actions auraient pu nous être utiles au sein même d’Anadarko mais elles ont été vendues. Nous devons les oublier.»
Puis, sans ambages, le ministre conclura sur la réduction des charges d’exploitation et les dépenses d’investissement de la Sonatrach de 50 %, eu égard à la crise économique locale et mondiale, estimant que «cette mesure sera maintenue car avec le prix actuel du baril, cela nous permet juste d’équilibrer le budget prévu dans la Loi de finances. Les 22 milliards de dollars d’hydrocarbures ne peuvent pas couvrir toutes les importations». <