Auteur de plusieurs ouvrages dont «le Fis et le pouvoir» et «Quand Moscou couvait l’élite militaire arabe», l’écrivain et journaliste Abdelkader Harichane vient de publier un livre de restitution et d’analyse «Journal du Hirak, le sursaut algérien», et les grandes séquences qui ont marqué depuis sa naissance le mouvement populaire pour le changement (Hirak). Pour le débat !

Reporters : Le Hirak a inspiré depuis son surgissement sur la scène nationale un nombre important d’ouvrages. Le vôtre en fait partie, mais semble arriver en décalage avec l’actualité. Pourquoi ?
Abdelkader Harichane : Je ne crois pas. Le Hirak est toujours omniprésent. Depuis le début, j’ai pris des notes pour le cerner et avoir une vue plus complète, dans l’ensemble et dans le détail. J’estime que le travail que j’ai fait est plus entier et aidera énormément les chercheurs et journalistes pour mieux saisir son sens dans le futur et comprendre les enjeux.

Vous êtes un journaliste au long cours et connu pour analyser la conjoncture politique depuis des décennies. En quoi le Hirak marque-t-il une rupture, selon vous ?
Il s’agit d’une rupture réelle, en effet. Avant le 22 février, on pensait que ce peuple ne relèverait plus la tête parce qu’il venait de sortir d’une période ténébreuse et tragique. Il a surpris tout le monde par son immense mobilisation et son pacifisme. Il est en rupture avec tout ce qui est admis, depuis les événements d’Octobre 88, puis l’arrêt du processus électoral qui a mis le pays dans une situation d’instabilité.

Quelle perspective pour ce mouvement, selon vous ?
Le Hirak est un mouvement qui ne va pas s’éteindre parce qu’il y a le confinement ou l’usure du temps ; il est inscrit sur la durée et le temps long, malgré tout ce qu’on peut dire sur les développements qui ont eu lieu sur la scène politique nationale et en fonction de laquelle il est aujourd’hui en retrait. A mon avis, ce retrait est momentané car la revendication du changement demeure plus que jamais d’actualité dans le pays. Il faudrait, cependant, pour les acteurs du Hirak de réfléchir aux moyens d’agir efficacement sur cette scène politique pour une vraie stratégie de construction d’un projet d’alternative. Il ne suffit pas de faire des slogans hostiles au pouvoir pour sortir le pays de la gangue.

Certains reprochent au Hirak de ne pas s’être doté d’un leadership… ce qui serait sa faiblesse selon eux. Qu’en pensez-vous ?
C’est la question cruciale. Avec un groupe de militants, nous avons lancé un appel pour s’organiser dans des assises qui dégageraient des représentants élus, dans toutes les wilayas et à l’étranger. Il y a eu un engouement certain, mais il y avait un autre courant qui a pris l’idée pour en faire son propre parti ou mouvement, sans passer par les urnes.
Si demain on va vers des élections locales ou législatives, qui se présenterait au nom du Hirak ? Personne n’oserait car tout le monde parle au nom du Hirak ou empêche les autres de se revendiquer du Hirak. Donc, si les gens sont sincères pour sortir de l’impasse, ils doivent se rencontrer pour élire leurs représentants, démocratiquement. On a raté le débat sur la refonte de la Constitution et on n’a pas présenté de candidat à la présidentielle ; on ne peut marcher indéfiniment dans la rue sans objectifs clairs. Si demain les enfants du Hirak décidaient de présenter leurs candidats, ils feraient des miracles parce qu’ils seraient en mesure de contrôler les urnes. Si les hirakistes ne s’organisent pas, on aurait un autre parti qui va se déclarer et opérer au nom du Hirak avec le risque de s’éloigner de sa nature et de ses objectifs politiques. Pour moi, il n’y a pas de doute là-dessus.
Abdelkader Harichane, Journal du Hirak, le sursaut algérien – Alger 2021, Saihi
Editions, 1 200 DA