Enseignant à la retraite à l’université de Constantine, Abdelhalim Aïssaoui a récemment publié à compte d’auteur une anthologie intitulée «Les oppositions algériennes (1962-1988)», qui vient à point nommé pour combler un déficit en matière de références bibliographiques sur l’activité clandestine des différents mouvements politiques durant la période post-Indépendance. Il revient dans cet entretien sur cet ouvrage qui en annonce d’autres dans le même champ de recherche.

Propos recueillis par AMIROUCHE Yazid
Reporters : Pourquoi ce livre sur les oppositions algériennes depuis l’Indépendance jusqu’à 1988 ?
Abdelhalim Aïssaoui :
L’idée de cette anthologie remonte aux années 1990 qui avaient mis en exergue une réalité amère. Les anciens partis d’opposition, qui avaient, durant les années de plomb, porté à bout de bras l’alternative démocratique, avaient connu une débâcle mémorable aux premières élections pluralistes. Eux, qui avaient privilégié la lutte pour la conquête du pouvoir comme voie pour la transformation sociétale, avaient été défaits par ceux qui considéraient que l’établissement de l’hégémonie culturelle au sein de la société est la voie idoine pour parvenir au sommet du pouvoir politique. La cause de cet échec ne se trouvait-elle pas dans les représentations stratégiques mises en œuvre par ces organisations ? L’urgence d’une réappropriation des fondements doctrinaux de ces dernières devenait un impératif éminemment politique pour une mise en perspective des événements sociaux et politiques de l’Algérie indépendante. Convaincus de cette nécessité, nous sommes allés à la recension de leurs textes fondateurs pour les mettre à la disposition des chercheurs en sciences sociales et historiques et de tous ceux qui, nombreux, s’éveillent à l’activité politique. Cette optique était confortée par un trait dominant de l’époque. L’effervescence, qui a accompagné l’ouverture politique aux lendemains des événements d’Octobre 1988, accordait peu d’intérêt aux luttes passées et à leur impact sur la situation nouvellement créée. Cette sous-estimation de la question mémorielle était porteuse de sens. En effet, ne pas interroger le passé signifie que ce dernier n’a plus d’impact sur le présent et présente encore moins de pertinence pour l’avenir. N’est-ce pas là une attitude nuisible à l’écriture d’une authentique histoire politique du pays depuis son accession à l’indépendance car, la privant de l’identification et de la caractérisation, de segments aux racines bien établies de longue date ? Ne faut-il pas verser les matériaux indispensables pour aider à la fabrication d’un récit post colonial non amputé de branches multiples, celles des oppositions aux différents régimes, qui furent la sève nourricière de toutes les controverses politiques et idéologiques dans le pays durant le règne sans partage du parti unique ? N’est-ce pas là, un préalable pour la construction d’une alternative salvatrice à l’approche mythique et mystificatrice, véhiculée par le discours officiel depuis l’accession du pays à l’Indépendance ? Autant de questionnements qui confirment, si besoin est, l’utilité et la portée d’une telle anthologie. Cette dernière s’est focalisée sur la période 1962-1988. Cette phase historique assez longue débute avec la remise en cause de la légitimité du GPRA et l’instauration du parti unique. Elle prend fin avec les événements d’Octobre 1988 qui ont signifié la fin, bien heureuse, de l’action clandestine.

Est-ce un travail d’Histoire ou de Mémoire ?
La dialectique entre Histoire et Mémoire est assez complexe. Pour notre part, nous ne faisons pas œuvre d’historien. En revisitant ces fonds documentaires pour les tirer de l’oubli, notre ambition est double. En premier lieu, offrir une assise aux historiens soucieux d’investir ce champ précieux de la connaissance pour écrire un récit cohérent et aller vers une «reconstruction problématique du passé». En second lieu, remédier à l’amnésie qui frappe toutes ces organisations clandestines et éviter que l’interdiction de l’activité partisane, prégnante durant 26 ans, ne se reproduise à nouveau dans notre pays.
A cet égard, un devoir mémoriel s’impose, transmettre aux nouvelles générations des exemples de militantisme et de sacrifices consentis dans l’ombre et de manière désintéressée, par des militants anonymes pour la grande majorité d’entre eux. C’est là, un legs substantiel de notre riche passé des luttes politiques postcoloniales. Il est urgent de s’approprier cette mosaïque d’approches, divergentes et conflictuelles, révélatrice des enjeux passés et constitutive des alternatives d’aujourd’hui. Toute cette richesse dévoile opportunément les vertus de la démocratie, unanimement revendiquée par toutes ces forces d’opposition, bien qu’appréhendée différemment. Si elle avait accompagné l’Algérie indépendante dès sa naissance, bien des épreuves auraient été épargnées à notre peuple !
Cette anthologie se présente comme un usuel qui permet, à partir de sources authentiques, de reconstituer les stratégies élaborées par ces organisations pour forger leur récit partisan intrinsèque. Elle constitue une première contribution, certes modeste, pour aller à la découverte des processus ininterrompus de créations, de différenciations et d’interprétations de leurs lignes stratégiques originelles. Elle permet, par le ressourcement qu’elle autorise, d’éclairer les perspectives d’avenir et d’avancer, sereinement, vers l’établissement d’un quadruple objectif :

  • une confrontation des mémoires pour mieux situer et caractériser les enjeux autour desquels se sont focalisées les luttes multiformes du passé et avancer vers la construction de regards croisés sur les orientations qui leur ont servi de soubassement,
  • une constitution des bases nécessaires à l’écriture d’une histoire des oppositions clandestines dans l’Algérie indépendante,
  • une contribution à la mise en perspective des faits politiques et sociaux de l’Algérie indépendante,
  • une mise à nu des indispensables pour la construction d’une alternative politique démocratique.

    En plus des documents et autres références que vous avez mis en évidence, vous livrez des indications fort intéressantes sur le contexte que les nouvelles générations méconnaissent. Peut-on considérer que vous répondez à un déficit de transmission mémorielle dans les appareils après l’avènement du multipartisme ?
    Effectivement, il est permis d’affirmer que les questions mémorielles, qui cristallisent les questions identitaires, ont été confisquées et instrumentalisées par les appareils dirigeants, qui ont tenu leur base militante à l’écart de cette problématique. Grâce à cette anthologie, nombreux sont les militants qui ont pu découvrir, avec stupéfaction, l’authentique chemin des origines.
    Arrêtons-nous sur un exemple particulier, celui du PAGS. Une lecture attentive de sa littérature autorise la reconstitution des cheminements subtils empruntés pour établir les contours définitifs de son espace identitaire. Depuis la création, le 28 juillet 1965, de l’organisation du FLN (clandestin)-ORP, qui aura été sa matrice véritable, jusqu’à la réaffirmation dans un document public de 1976, de sa filiation directe avec le PCA, il aura épousé les configurations politico-organiques suivantes : FLN (clandestin)-ORP (Organisation de la Résistance Populaire), FLN-ORP, PAG-ORP, PAGS-ORP, PAGS. Il faut préciser que le sigle PAG veut dire Parti d’avant-garde, et PAGS, c’est Parti de l’avant-garde socialiste.
    Toutes ces séquences sont le réceptacle au sein duquel se sont formées et se sont consolidées les modalités de mutabilité de cette identité partisane. Ces adaptations successives ont nécessité, à chaque phase historique, la construction d’un champ linguistique particulier dans lequel la ligne politique peut se reformuler et se renouveler.
    Les transformations continuelles de ces identités collectives, sans association de la base militante, sont l’émanation vivante du dynamisme distinctif de la vie politique qui est soumise à des réalités en perpétuel mouvement.

    Devons-nous attendre de vous un prolongement de cet ouvrage en consacrant un nouvel à la période allant du multipartisme jusqu’à nos jours, période marquée de bouleversements dans le champ politique ?
    Effectivement, un nouvel ouvrage est en phase de finalisation. Cependant, il a pour objet une autre problématique. Il est intitulé provisoirement «Mémoire et engagement : Itinéraires individuels dans un destin collectif». C’est un essai sur le PAGS à Constantine, durant la période 1970-1988, entrepris sur la base de témoignages des militants et cadres de la localité. Une telle approche facilite l’accession à la cohérence de cette trame historique en reconstituant ses moments les plus significatifs et en révélant la logique qui a présidé à leur enchaînement. L’utilité et la pertinence d’un tel choix méthodologique ont rendu nécessaire le besoin de :
  • témoigner par l’écrit afin que perdure la mémoire d’un combat, aujourd’hui occulté, nié et parfois vilipendé,
  • témoigner pour faire revivre des idéaux et des valeurs, devenus de nos jours, objets de stigmatisation mais qui, il n’y a pas si longtemps, nourrissaient et irriguaient la ferveur de ceux qui, obstinément, étaient à la recherche de l’utopie qui les symbolisait, celle de la fraternité humaine,
  • témoigner pour comprendre la trajectoire historique d’un mouvement social et politique présentement ignoré et qui, dans les années soixante-dix, constituait la matrice substantielle de toutes les controverses théoriques,
  • témoigner à partir d’une expérience locale pour tenter de saisir le décalage qui a toujours existé entre l’élaboration théorico-politique de caractère général et les exigences portées par les défis des confrontations concrètes, celles du quotidien des luttes engagées,
  • témoigner pour situer, tout au long des différentes phases historiques, la responsabilité des représentants du pouvoir politique dans le dévoiement des luttes démocratiques et leur implication multiforme dans l’avènement d’un courant hégémonique et réactionnaire,
  • témoigner pour dévoiler la nature obscurantiste et violente du mouvement islamiste depuis ses premières manifestations au niveau de la localité.
    Ce travail de «déconstruction-reconstruction» puisera sa force dans des faits avérés, historiquement vécus, et dans des écrits, officiellement revendiqués, qui serviront d’assise pour le déploiement de l’analyse. Le but attendu est de retrouver les cheminements personnels des uns et des autres dans la perspective d’accéder à la quintessence des inspirations profondes qui motivaient et soutenaient leur engagement. A travers ce processus, émergeront les identités multiples qui étaient en interaction au sein du PAGS.
    Cette démarche s’inscrit, comme elle s’inspire, des travaux sur l’égo-histoire et sur l’histoire immédiate.

*Abdelhalim Aïssaoui est universitaire à la retraite et octeur d’Etat en économie. Il a été un acteur dans les mouvements sociaux et politiques à Constantine, du début des années 1970 jusqu’à la fin des années 1990.