Reporters : Depuis quand parle-t-on réellement de finances islamiques à l’échelle internationale et en Algérie ?
Abdelatif Kerzabi : Les institutions financières islamiques ont été impulsées par les pays arabes exportateurs de pétrole. Ceci nous conduit à dire que toute étude sérieuse de la finance islamique passe par l’étude de ces pays.

Existe-t-il une relation entre la rente pétrolière et la finance islamique ?
La réponse est positive. Il s’agissait de trouver un circuit de recyclage du surplus pétrolier tout en se conformant à la loi islamique. Ceci explique la prolifération des institutions financières islamiques au lendemain du boum pétrolier de 1973. Aussi, ces pays voulaient donner à la finance islamique un pouvoir qui renforce leur pouvoir en tant que pays exportateurs de pétrole.
Sur le plan historique, les premières tentatives de création d’institutions financières islamiques remontent à 1962, année où fut créée une banque islamique à Mit Gham en Egypte ; son succès fut grand puisqu’en 1967 elle comptait un million de clients.
Globalement, les banques islamiques sont situées à 60% dans le Golfe persique, à 20% en Asie du Sud et à 20% dans le reste du monde. Quant aux avoirs, ils sont répartis comme suit : l’Iran détient environ 40% des avoirs des banques islamiques, l’Arabie saoudite 12% et la Malaisie 10%.
Il faut dire aussi que la finance islamique a séduit de nombreux pays occidentaux qui cherchent à capter les revenus des investisseurs issus de la communauté musulmane et du monde arabe.
En Algérie, la banque Al Baraka a été la première à invertir le champ de la finance islamique en 1991. Depuis, d’autres banques privées se sont installées.

Pourquoi la finance islamique a été développée en premier par la City à Londres ?
La Grande-Bretagne est un pays qui a été très entreprenant dans la capture des revenus des investisseurs dans le monde. Ce pays est devenu le premier émetteur de «sukuk» en dehors des pays islamiques avec une émission de 323 millions de dollars. C’est aussi à Londres que s’est tenue la 9e édition du Forum islamique économique mondial. Je ne sais pas si c’est la City Bank de Londres qui a développé la finance islamique, mais tout ce que je peux vous dire c’est que la Grande-Bretagne jouit d’un système fiscal très souple basé sur la taxation et d’une importante communauté musulmane d’origine asiatique.

Quels sont les produits de la finance islamique ?
Selon la charia, les banques islamiques ont créé plusieurs produits afin de satisfaire les besoins de leurs clients. Certains de ces produits sont des constructions arabes préislamiques développées à l’origine pour les besoins des villes-états marchandes. Il est important de dissocier les instruments dits «participatifs» qui comportent la Mourabaha, la Moudaraba et la Mousharaka et les instruments dits «de financement» qui regroupent les contrats tels que l’Ijara et l’Istisnaa.

En Algérie, elle existe depuis des années à travers deux banques spécialisées. Quel est leur bilan réel ?
Il faut dire que leur bilan est positif à partir du moment où le taux de croissance avoisine les 8% par an, ce qui n’est pas négligeable pour une banque. Aussi, il faut remarquer que ces banques ont bénéficié de l’augmentation généralisée des salaires, en 2012, qui a favorisé l’achat de véhicules, de logements et d’investissement en faisant recours à la finance islamique.

L’argument pour la finance islamique est qu’elle va éponger l’argent de l’informel. Jusqu’où peut-on défendre cet argument ?
L’informel est une activité qui refuse d’être visible par l’Etat. Ce sont en partie les pratiques de pouvoir (injustice, népotisme….) qui créent l’informel. De par notre histoire, nous avons toujours eu des relations conflictuelles entre la société et les différents pouvoirs qui se sont succédé. En Algérie, pour beaucoup, l’Etat est considéré comme un corps étranger hostile ou qu’il faut éviter en vivant caché et en échappant à son contrôle.
Pour répondre à votre question, en fait, il s’agit d’offrir les garanties nécessaires aux investisseurs pour qu’ils aient confiance en leurs institutions et donc aux banques.

Croyez-vous que les Algériens attachés à leurs convictions religieuses vont bancariser leur argent ?
La finance islamique a un double objectif, étique et moral, dans le sens où les individus et les entreprises peuvent solliciter les services de la banque pour tout achat ou activité économique et ceci sans intérêt, et récupérer l’argent qui circule hors du circuit bancaire.
Les convictions religieuses jouent un rôle important en économie. L’économie n’est pas un jeu mathématique, l’économie est liée au social. Ne pas tenir compte des convictions religieuses, c’est amputer l’économie de sa sève sociale.
Avec un discours religieux aidant, la banque conventionnelle est synonyme de Riba et donc de haram qu’il faut éviter. Par conséquent, la finance islamique peut canaliser une bonne partie de l’argent qui circule hors du circuit bancaire que nous estimons à 30%, ce qui est déjà important.

Une dernière question. Quel est aujourd’hui le montant des dépôts de la finance islamique à l’international ?
Depuis son lancement, la finance islamique a connu une croissance exceptionnelle. Le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et d’autres organismes financiers internationaux estiment que les avoirs des banques islamiques ont été multipliés par neuf entre 2003 et 2013, soit une progression de 16% par an. Ils dépasseraient actuellement les 2 000 milliards. Plus de 40 millions de personnes dans le monde sont actuellement clientes d’une banque islamique. Ce secteur est estimé, en 2020, à 4 000 milliards de dollars, selon des experts.
Enfin, les banques islamiques ont su éviter les pires conséquences de la crise financière de 2008 parce qu’elles n’étaient pas exposées aux supprimes et aux créances toxiques et qu’elles ont maintenu un lien fort avec l’économie réelle, situation qui a augmenté la confiance des investisseurs.