REPORTAGE de Claire DOYEN
La musique hurle depuis la petite maison du quartier de Soweto où le Président sud-africain, enfant du township, est venu il y a un an avec des promesses. Mais rien n’a changé pour Solomzi Dzanzbe: encore un dimanche et toujours pas de travail, pas d’argent. Cyril Ramaphosa « nous avait dit qu’il allait résoudre le problème des pannes d’électricité. Mais aucun changement », dit le jeune homme de 24 ans, en reprenant une grande gorgée de bière, désabusé. Le chef d’Etat était venu à Nomzamo Park à Soweto, dans la banlieue de Johannesburg, en 2021. Il était alors en campagne pour les élections locales. Il a vu les bidons de paraffine stockés dans les maisons sans courant depuis trois ans. Il a vu aussi les frigos vides et les jambes des enfants avec des plaies qui ne guérissent pas à cause de l’eau sale. Devant les caméras, il a fait des promesses. « Comme toujours, les gens de l’ANC (Congrès national africain, au pouvoir) parlent beaucoup mais ne font rien », lâche Solomzi Dzanzbe. En claquettes et bob enfoncé sur la tête, il prévoit de passer le reste de la journée à finir un stock de bouteilles de bière de deux litres avec d’autres jeunes du quartier déshérité. Au-delà des engagements non tenus et d’une désillusion qui nourrissent un désamour grandissant pour l’ANC, au pouvoir depuis près de 30 ans, c’est le scandale autour de mystérieuses sommes d’argent en liquide retrouvées dans une propriété appartenant à Cyril Ramaphosa qui alimente aujourd’hui les conversations et la rancoeur.

« Il doit partir »
M. Ramaphosa, 70 ans, est accusé d’avoir tenté de cacher à la police et au fisc un cambriolage au cours duquel 580 000 dollars en liasses, cachés dans un canapé, ont été dérobés. Un rapport parlementaire conclut qu’il « a pu commettre » des actes contraires à la loi. « On ne peut pas avoir, juste comme ça, des millions dans sa maison. Pourquoi n’a-t-il pas changé les devises ? Et comment l’argent est-il entré dans le pays ? », interroge Solomzi Dzanzbe, disant avec répugnance ne « plus pouvoir » voter pour l’ANC.
Le Parlement doit se prononcer aujourd’hui sur une possible procédure de destitution, à quelques jours d’une échéance cruciale pour son avenir politique. Cyril Ramaphosa est candidat pour conserver la présidence de l’ANC. Le parti se réunit vendredi pour décider qui dirigera le pays si l’ANC, de plus en plus contesté, remporte les élections générales de 2024.
A Nomzamo Park, l’ANC a toujours remporté les suffrages haut la main avec des scores dépassant parfois les 80%. Soweto est un bastion historique du parti de la lutte contre l’apartheid. Mais lors du dernier scrutin, les électeurs ont délaissé le parti, ne lui accordant que 46% contre 67% aux précédentes élections locales. Au niveau national, le parti de Nelson Mandela est passé l’an dernier, pour la première fois de son histoire, sous la barre des 50%. Pour Sucré Dlamini, 24 ans, l’affaire du cambriolage est une nouvelle preuve que l’ANC « ne peut pas être sauvé ». « Cyril Ramaphosa doit partir », dit-il. Une enquête pénale est en cours et le Président n’a pas été inculpé à ce stade, mais « il n’y a pas de fumée sans feu », estime le jeune homme. « Ramaphosa a clairement abusé de son pouvoir. Moi je n’ai pas de maison, pas de voiture et je gagne juste assez pour payer les factures. Qu’a fait pour nous Ramaphosa ? », interroge Sucré Dlamini, avant de repartir en traînant des pieds. n