Les éditions Sedia ont publié, lors du dernier Sila, le recueil collectif «Kateb ou la liberté», réalisé sous la direction de l’écrivain Yahia Belaskri. Dans cet entretien, ce dernier revient sur les différents thèmes qui traversent cet ouvrage «résolument amoureux» du «poète et de son œuvre».

Reporters : Après un ouvrage collectif consacré à Mohammed Dib, vous avez dirigé, cette année, toujours pour les éditions Sedia, le collectif «Kateb ou la liberté». Comment est né ce livre ? Et pourquoi la liberté ?
Yahia Belaskri : Ce livre est né dans le cadre de la collection qu’ont initiée les éditions Sedia pour rendre hommage aux grandes figures de la littérature algérienne. Il y a eu un ouvrage sur Assia Djebar –puis un second sur la traduction des textes de cette dernière-, un ouvrage sur Dib et enfin ce dernier autour de Kateb. La liberté caractérise le poète et Kateb est un poète. Liberté de l’imaginaire qui s’empare du vrai pour faire le vraisemblable. Liberté également du citoyen qu’il était et n’hésitait pas à dénoncer les travers de la société. Dire Kateb, c’est fondamentalement dire la liberté, seule utopie de l’Homme.

A la lumière des différentes contributions, comment le thème de la liberté se décline-t-il dans le livre ?

Les contributeurs, qui ont connu Kateb personnellement ou par l’intermédiaire de son œuvre, ont eu à cœur, chacun selon sa singularité, d’approcher la notion de liberté chez cet immense poète. A travers le théâtre (Bernard Magnier), la question des femmes (Zineb Ali Benali), la poésie (Amin Khan, Brahim Hadj Slimane, etc.), la berbérité (interview de Tahar Djaout par Salah Oudahar, Stéphane Gatti). D’autres comme Hubert Haddad ont évoqué combien le poète parlait de sa terre, de son peuple et de sa douleur.

Les grands thèmes de son écriture et ses combats (la poésie, l’identité, les origines, l’émancipation de la femme, les langues…) trouvent toute leur place dans votre livre. Des questions toujours d’actualité…

Toutes les questions soulevées dans l’œuvre de Kateb sont d’une actualité brûlante aujourd’hui. Ainsi en est-il de la place des femmes dans la société algérienne, et même dans le monde. La femme minorée – qui a besoin d’un tuteur, n’a pas droit au même héritage que l’homme, etc.– n’est-ce pas encore le cas aujourd’hui ? L’idée de la filiation amazighe, fondamentale chez Kateb, n’entame pas l’appartenance et la présence au monde. Au moment où il y a tant de crispations et de peurs, revenir à Kateb est essentiel car il affirmait que l’être est universel et qu’il relève de toutes les traditions. En ce qui me concerne, si Mohammed Dib était pour moi un écrivain de lumière, Kateb est le poète engagé dans son temps et dans son œuvre. Jeune, il a exercé sur moi une fascination incroyable. Aujourd’hui, je mesure la profondeur de sa création et les perspectives qu’elle a ouvertes à la littérature algérienne dans son ensemble.

On retrouve des «fragments» ou extraits d’entretiens de Kateb Yacine dans le livre. Etait-ce important de lui donner la parole aussi ?

Dans la mesure où cela est possible, il est toujours intéressant et important de donner la voix au poète. C’est ce que nous avons fait avec le texte de Stéphane, qui l’avait longtemps interviewé car il l’avait connu avec son père, Armand Gatti, grand ami de Kateb. En même temps, nombre de contributeurs ont repris des extraits de Kateb. Oui, je crois que c’est important.
Vous participez au livre en évoquant votre rencontre avec lui.

Pourriez-vous nous la raconter ?

Ce fut là une rencontre exceptionnelle et fantastique pour le jeune homme que j’étais. Mon ami Hafid Gafaïti qui connaissait bien Kateb – ils ont publié un livre ensemble – m’a dit un soir, dans notre bonne ville d’Oran : « Si tu veux voir Kateb, viens demain à 10h au café qui jouxte la Cinémathèque ». Bien entendu, je n’ai pas dormi la veille, ressassant ce que je pourrai lui dire. Bien évidemment, j’étais au rendez-vous. Kateb et Hafid étaient attablés devant un thé. Je les ai rejoint, siroté un thé, sans dire un mot. J’ai écouté le poète dans son dialogue avec Hafid et j’étais heureux. Cette rencontre a été un événement considérable pour mon chemin d’écriture qui a intervenu plus tard.

Comment Kateb Yacine et son œuvre «habitent» ou hantent votre écriture ? Quelle influence a-t-il eu sur l’écrivain que vous êtes ?

Aucun écrivain algérien ne pourrait affirmer que l’œuvre de Kateb ne l’a pas traversé, à moins d’être malhonnête. Nous avons là une œuvre originale, totale, innovante dans l’écriture, qui a profondément marqué une ou deux générations d’écrivains. En ce qui me concerne, c’est cette rencontre avec lui dans les années 1970 qui m’a bouleversé. De là, j’avais formulé le désir d’écrire. Dans ma jeunesse, j’ai écrit nombre de poèmes que je donnais à lire à mes copines et mes copains, sans publier aucun d’entre eux. La lecture de « Nedjma » ou « Le Polygone étoilé » ont eu un effet durable sur moi, de sorte qu’aujourd’hui, dans mon travail, il y a des références directes empruntées au poète.

Après Mohammed Dib et Kateb Yacine, comptez-vous prolonger cette aventure ? Est-ce qu’on peut considérer qu’une collection dédiée aux écrivains algériens est née ?

Certainement une collection est née aux éditions Sedia. C’est heureux. Que ce soit moi ou quelqu’un d’autre n’a pas d’importance mais j’avoue que je serai honoré de continuer. Cela me permet de revisiter l’œuvre des écrivains que j’ai lus et que j’aime et admire. Mais, entendons-nous bien, rendre hommage n’est pas synonyme de béatitude, juste donner des clés aux lectrices et lecteurs afin d’aller vers des œuvres importantes dans la littérature algérienne et mondiale.n
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«Kateb ou la liberté», sous la direction de Yahia Belaskri. Avec Hans Jordan-Kateb, Hubert Haddad, Adlène Meddi, Amin Khan, Eric Sarner, Hafid Gafaïti, Tahar Djaout, Zineb Ali-Benali, Salah Oudahar, Yahia Belaskri, Madeleine Riffaud, Claire Riffard, Rym Khene, Paule Giraud, Stéphane Gatti, Bernard Magnier, Brahim Hadj Slimane. Collectif, 160 pages. Editions Sedia, Alger, octobre 2018. lPrix : 700 DA.