Benyoucef Melouk, 77 ans. Il défraya la chronique en 1992, en dévoilant dans les colonnes de l’« Hebdo Libéré », un dossier explosif, connu depuis sous le vocable
de « l’affaire des magistrats faussaires ». 27 ans après, sa croisade contre le système
n’a jamais faibli.

C’est en 1992, au mois de janvier, que l’hebdomadaire, dirigé par feu Abderrahmane Mahmoudi, entame la diffusion de « bonnes feuilles » du dossier brûlant des faux moudjahidine ou magistrats faussaires. Un dossier patiemment et méticuleusement compilé et annoté par Melouk, alors cadre au ministère de la Justice, depuis 1975, suite à une instruction du président Houari Boumediene qui voulait assainir les institutions de l’Etat des faux maquisards. A cette époque, neuf magistrats font les frais de cette épuration, et dont El Moudjahid s’est fait l’écho, mais qui est rapidement stoppée, suite à une levée de boucliers au sein de la magistrature, tant le secteur était gangréné par ce phénomène d’usurpation de statut de moudjahid. 17 ans plus tard, Melouk revient donc à la charge, regaillardi par le discours de feu Boudiaf, qui prônait la rupture avec l’ancien système, l’assainissement de l’appareil judiciaire et des institutions de l’Etat.
C’est un véritable tsunami médiatique qui se produisit à cette époque, bousculant les certitudes et l’histoire, jetant le doute et le discrédit sur une corporation censée être le symbole de l’intégrité et de la justice, celle de la magistrature. Une fois le premier choc passé, la réaction ne s’est pas faite attendre. D’abord, c’est Abderrahmane Mahmoudi qui est arrêté, puis mis sous mandat de dépôt, suivi de Benyoucef Melouk. Les magistrats montent au créneau. L’instinct de conservation de l’espèce. C’est le syndicat de la magistrature qui dépose plainte.
Melouk et Mahmoudi savaient à quoi s’en tenir. D’ailleurs, Mahmoudi, en prenant connaissance des éléments de ce dossier, le jour où Abderrahmane Meziane Chérif, président de l’Association des anciens condamnés à mort et wali d’Alger, le mit en relation avec Melouk, eût cette réflexion : « Monsieur Melouk, nous allons droit dans un mur… ». Advienne que pourra !
L’impact fut violent. Meziane Cherif qui, vraisemblablement ne pouvait pas imaginer l’ampleur de ce raz-de-marée, avouera, plus tard à Melouk, qu’il perdit son poste de wali à cause de cette affaire… Ce qui ne l’empêchera pas de rebondir plus tard, après un court passage par le consulat d’Algérie à Frankfurt, au poste de ministre de l’Intérieur. Melouk perdit son travail. Radié depuis des effectifs du ministère de la Justice, il eût même à rembourser un mois de salaire. Un trop-perçu. Entre-temps Boudiaf est assassiné. Mahmoudi finira par mettre la clé sous le paillasson. Le siège de son journal fut le théâtre d’un horrible attentat, le 21 mars 1994, où trois personnes perdirent la vie dont le frère cadet de Mahmoudi, Nadir.
A ce jour, Melouk reste sceptique quant aux véritables commanditaires de cet attentat. «C’était un avertissement adressé à Abderrahmane Mahmoudi par ceux-là mêmes que son journal dérangeait avec cette affaire des magistrats faussaires… » La préparation d’un tel attentat a dû nécessiter des jours de surveillance et de filature. Les commanditaires ne pouvaient pas ignorer que Mahmoudi assistait ce jour-là à l’enterrement de Djamel Benzaghou, un autre journaliste assassiné la veille…
Par amour pour son pays et le serment fait aux martyrs, par acquis de conscience, Melouk qui n’a eu de cesse de traquer ces usurpateurs de titres et faussaires de l’histoire, est désormais confronté à la machine infernale de la justice d’un système corrompu.

Le temps des dérobades
L’affaire Melouk est un scandale sans précédent, impliquant tout le gratin de la magistrature et une partie de la classe politique. «J’ai compris que c’était tout le système politique qui était corrompu jusqu’à la moelle, dit-il, cela ne s’arrêtait pas à la justice, mais s’étendait à tous les rouages de l’Etat, notamment à travers les alliances des uns et des autres.»
Certaines personnalités, enthousiasmées au début par cette affaire, ont fini par se rétracter et se détourner complètement de Melouk, devenu subitement une sorte de pestiféré.
Hommes politiques, ténors du barreau, ligues des droits de l’Homme et moudjahidine lui ont tourné le dos. Son premier collectif d’avocats finira par le laisser seul face à ses juges. Il faudra une dizaine d’années, en 2002, pour que Maître Amokrane Aït Larbi, qui venait de se défaire de ses obligations de sénateur, lui propose de le défendre sans contrepartie. Ce qu’il fit avec beaucoup de militantisme.
Même Bouteflika, en 1999, pour le prestige de sa campagne pour la présidentielle, s’engagea à prendre en charge ce dossier. Mais se rétracta dès lors qu’apparurent les noms de proches de la famille sur la liste de Melouk… Mohamed Harbi, le moudjahid et historien, se détournera de Melouk, et pour cause, un des Kafi est impliqué !
«Mon combat durant un quart de siècle a été aussi une longue traversée du désert, avoue Melouk dans un soupir, mais je n’ai jamais baissé les bras.» Mais ce qui semble lui faire le plus de mal, c’est le silence complice des anciens moudjahidine et de leur représentation sur la scène politique, l’ONM (Organisation nationale des moudjahidine). «Les moudjahidine auraient pu avoir le courage et la décence de se démarquer de cette mascarade, mais je me suis rendu compte que leur implication était telle qu’ils sont davantage dans la complicité que dans la complaisance ! Beaucoup de moudjahidine authentiques ont créé, aidé des harkis et des suppôts de la France coloniale, à acquérir une honorabilité en leur permettant d’obtenir le statut de moudjahid ! S’il ne s’agissait que de quelques cas isolés soit, mais mon travail de l’époque a permis de dévoiler 520 cas rien que dans la magistrature. Combien sont-ils par ailleurs ? Voilà qui explique cette profusion de moudjahidine pendant les trente premières années de l’indépendance !»
Ces moudjahidine authentiques, Melouk peut en citer un chapelet parmi les plus connus, dont Lakhdar Bouregaâ, prit dans l’engrenage du système, récemment, et mis sous mandat de dépôt pour des propos polémiques. «Sa place n’est pas en prison, c’est un moudjahid authentique et au parcours honorable, aucun doute là-dessus, mais il est de ceux que le régime a soudoyé en les poussant à l’affairisme et à l’enrichissement. Et si Bouregaâ, à qui j’ai transmis le dossier des magistrats faussaires, n’a jamais jugé utile de prendre position ou de s’exprimer sur la question, c’est que mon affaire ne valait pas qu’on sacrifie certains privilèges et alliances. Je ne lui en veux pas personnellement, mais le serment fait aux chouhada aurait voulu une attitude plus digne.»
Ses plus sûrs soutiens, Melouk les trouvera au sein de la presse indépendante : El Watan, Liberté, Le Soir et El Khabar. Paradoxalement
« Horizons », à l’époque où El Kadi Ihcène y officiait. Des journalistes ont été les militants de la cause Melouk : Arezki Aït Larbi, Ahmed Ancer, Reda Bekkat, Aziouz Mokhtari au sein de la défunte AJA (Association des journalistes algériens), Hafida Ameyar, Samia Lokmane, Fouzia Ababsa, Saïd Nemsi et bien d’autres encore. En 27 années, l’affaire Melouk est de loin l’affaire qui a fait couler le plus d’encre dans la presse. Dans sa demeure, son seul bien, un héritage familial, Melouk garde précieusement les milliers de coupures de presse, engrangées depuis tout ce temps-là. Chaque article, chaque encart, le moindre entrefilet relatant son affaire ou ses déboires, est soigneusement découpé et précieusement gardé, avec la mention de la date et du titre du journal. Etonnant qu’à ce jour, aucun étudiant en journalisme n’ait eu le réflexe de faire une thèse sur le traitement médiatique de l’affaire Melouk…
Parmi les rares soutiens, il y eût une authentique moudjahida, feu Fettouma Ouzegane. «Une femme admirable, dira d’elle Melouk, elle réagissait avec son cœur et ses tripes. Présente lors de toutes mes comparutions, elle a été mon porte-voix jusqu’à sa mort.». Il trouvera plus de soutien chez les femmes que chez les hommes. La «redjla» avait changé de camp depuis longtemps.

Melouk au temps du Hirak
Depuis le 22 février, Melouk bat le pavé chaque vendredi à Blida. A lui seul, il est un Hirak dans le Hirak. Pour les Blidéens, il est une sorte de guide spirituel. Il mène son Hirak en solitaire depuis bien longtemps. Il leur a insufflé cette force de marcher dès les premiers vendredis.
Cela ne l’empêche pas de venir en pèlerinage à Alger, semer la bonne parole. Pas toujours bonne à entendre s’agissant des oreilles chastes des tenants du système. Depuis quelques semaines, son rituel hebdomadaire, c’est Alger et la marche des étudiants du mardi. En symbiose parfaite. Le Hirak. Ce formidable élan révolutionnaire a fait oublier à Melouk ses déboires durant toutes ces années où il ne vécut que d’une maigre pension de moudjahid, un statut que les faux-moudjahidine ne peuvent lui dénier. En radiant Melouk du ministère de la Justice, le système l’a privé de près de 17 ans de salaires et de dix années de retraite, au moins. Son statut de magistrat lui ouvre droit aux métiers de notaire, huissier, commissaire-priseur et expert judiciaire, mais rien de tout cela ne lui sera permis. Le dernier jugement, fin 2017, qui l’absout de fait des charges retenues contre lui, ne lui rendra pas ses droits. Ni ne le réhabilitera. Réhabiliter Melouk, c’est reconnaître qu’il avait raison et juger à nouveau son affaire, c’est admettre l’existence de magistrats faussaires et surtout démontrer la déliquescence de tout un système. «Ils ne l’admettront pas, assène Melouk, car admettre qu’un juge est un traître, c’est remettre en cause tous les jugements qu’il a eu à prononcer durant toutes sa carrière au nom du peuple.» «Le plus important aujourd’hui, c’est que ce système parte. Ma petite personne n’est rien face au destin d’un pays. L’histoire se chargera de ma réhabilitation. Vivement la 2e République et la chute du régime actuel ».
Un système que Melouk dénonce chaque vendredi et mardi. «Un système bâti sur la corruption, les passe-droits, la gabegie, le benâmisme. La justice est pourrie jusqu’à l’os. Les juges que j’ai dénoncés en 1992 placent aujourd’hui leurs enfants à des postes clés dans la magistrature. Et la mascarade de justice à laquelle nous assistons aujourd’hui n’est rien d’autre que de la poudre aux yeux. Les corrompus ne peuvent juger d’autres corrompus !».
En cette veille du 5 Juillet, Melouk a une pensée pour tous les détenus d’opinion injustement incarcérés. « Ils sont les combattants de la révolution. Ce système finira par tomber, et je ne cesserai de le dénoncer jusqu’à mon dernier souffle. Ou jusqu’à ce qu’on me mette deux balles dans la tête.»